Culture

Aeham Ahmad, le pianiste de Yarmouk: "le statut de réfugié a détruit mon esprit et mon coeur"

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Reportage : May Vallaud, Martin Vanden Bossche, Marko Mormil
© TV5MONDE

On le surnomme le pianiste de Yarmouk. On l'a vu tout autour du monde dans des vidéos, des photos, jouant dans les ruines du quartier de Damas détruit par les bombardements. Aeham Ahmad vit désormais en exil en Allemagne. La Philharmonie de Paris a invité celui qui a raconté, dans un livre, son parcours de musicien des ruines.

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La mélodie est mélancolique, la voix raconte l'histoire d'un ami qui pleure sa femme morte alors qu'elle était enceinte de leur enfant. Un morceau qu'il joue à la Philharmonie de Paris, mais né dans l'enfer : celui de Yarmouk, un camp de réfugiés palestiniens aux portes de Damas et au coeur de la guerre. C'est là qu'est né Aeham Ahmad, professeur de musique : "A ce moment là, Yarmouk c'était le camp de la mort. Il y a une une photo célèbre où on voit une marée humaine qui attend l'arrivée de l'aide humanitaire et tout le monde disait que les gens mourraient de faim.
Le message c'était 'non ! nous ne mourrons pas de faim, on joue de la musique'.
J'ai senti que le piano pouvait me rendre libre.
"

Pendant des mois, Aeham trimballe son piano au milieu des ruines et improvise des concerts, souvent entouré d'une chorale formée d'amis ou d'anciens élèves. Les images sont postées sur Internet et émeuvent le monde. Mais, un jour, une de ses jeunes choristes est abattue par un sniper de l'armée syrienne. Elle est morte au pied de son piano. Elle s'appelait Zeineb, elle avait 12 ans. 
Traumatisé, Aeham continue de jouer seul et de chanter le quotidien à Yarmouk jusqu'à ce que Daesh brûle son piano. 

Ils ont détruit mon piano, mais toute ma vie avait été détruite avant, avec Zeineb et la faim. 

Aeham Ahmad

Alors il décide de fuir et arrive deux mois plus tard en Allemagne. Sa femme et ses enfants l'ont rejoint un an après. Mais il a laissé son frère incarcéré dans les geôles de Bachar el-Assad, sa mère et son père, aveugle et violoniste. "Sans lui, je ne serais pas à la Philharmonie à jouer de la musique, raconte  Aeham Ahmad. Mon père m'a toujours poussé à jouer du piano. Je lui disais que je n'en avais pas besoin : On ne vit pas à Paris, on vit à Yarmouk ! Beaucoup de gens faisaient des blagues sur moi et mon piano : pourquoi tu joues Beethoven et Mozart à Yarmouk. Je ne comprenais pas, personne ne comprenait. Mais mon père avait un but spécifique : c'est la clé pour être international pour pouvoir aller ailleurs.
Et c'est ce qui lui permet aujoud'hui de vivre dignement en Allemagne. Il est devenu le réfugié le plus célèbre du pays et enchaîne les concerts. 

La seule chose que je souhaite, c'est que mes garçons ne soient pas des réfugiés. Je suis  né réfugié palestinien à Yarmouk, aujourd'hui je le suis en Allermagne. Le statut de réfugié a détruit mon esprit et mon coeur. 

Aeham Ahmad

Aeham vit aujourd'hui à Wiesbaden, il vient d'y créer avec sa femme une école afin d'enseigner la musique gratuitement aux enfants réfugiés et à ceux qui le désirent mais qui n'en ont pas les moyens.