Culture

Avenir incertain pour le groupe de rock libanais, Mashrou’ Leila, "symbole culturel d'une époque"

Le groupe <em>Mashrou'Leila</em> lors d'un concert à Cambridge, aux États-Unis, en 2019.
Le groupe Mashrou'Leila lors d'un concert à Cambridge, aux États-Unis, en 2019.
© compte Facebook de Mashrou'Leila / AP

Ce dimanche 11 septembre, le leader du groupe de musique Mashrou’ Leila, Hamed Sinno, a annoncé dans un podcast qu’ils ne collaboreraient plus "pour le moment." Retour sur l’ascension fulgurante d’un groupe de rock devenu un symbole d’une génération au Liban.

"Nous ne pensons par retravailler ensemble pour le moment." Ce sont les mots prononcés par Hamed Sinno, le chanteur de groupe de rock libanais Marshou’ Leila, dans le podcast libanais Sarde After Dinner, ce dimanche 11 septembre. 
Le groupe ne s’était pas produit depuis plusieurs années, mais avait franchi les frontières de la scène internationale à une vitesse grand V depuis sa création en 2008. 

"Ça a coïncidé avec un moment où il y a eu un réel intérêt pour la scène libanaise", analyse le journaliste de L’Orient-Le-Jour, Gilles Khoury."Ils représentaient ces belles années d’avant la crise. C’était vraiment un des symboles culturels de cette époque."

Le groupe a su bousculer les codes de la pop arabe et séduire un public jeune avec son franc-parler pendant plus de dix ans. Quatre albums et plusieurs dizaines de dates à l’international plus tard, la bande d’amis est devenue, à ses dépens, l'emblème de toute une génération.

Dans le monde arabe, il n’y a pas cet héritage de musique que tu écoutes quand tu es adolescent et que tu es colère.

Hamed Sinno, chanteur du groupe Mashrou' Leila.

À mi-chemin entre l’"underground" et la musique pop-arabe

Retour en 2008. Les quatre membres, Hamed Sinno, Haig Papazian, Carl Gerges et Firas Abou Fakher sont étudiants dans le département de design et d’architecture de la prestigieuse université américaine de Beyrouth.
Passionnés de musique, ils se réunissent dans un atelier et créent les Mashrou’ Leila, "projet d’une nuit" en arabe. Un nom de groupe à l’image des attentes qu’ils avaient au début du "projet" : ils ne sont pas formés à la musique, et n’imaginent alors même pas avoir un public.
 
Pour eux, la musique répond à un besoin d’exulter, d'exprimer une rage. "Dans le monde arabe, il n’y a pas cet héritage de musique que tu écoutes quand tu es adolescent et que tu es en colère, que tu as envie de tout casser", confiait Hamed Sino à Mouna Anajjar, dans le documentaire A Conversation With Mashrou' Leila. "On avait 20 ans et nous voulions faire de la musique arabe qui nous procurait ce sentiment, qui nous ressemblait."

En même temps, ils ont popularisé la musique orientale (...). En même temps, ils se sont engagés, ils ont pris des risques.

Gilles Khoury, journaliste à l'Orient-Le-Jour

De ce besoin, ils accouchent une musique aux sonorités électro-mélodiques, à mi-chemin entre une musique "underground"et la musique pop-arabe, beaucoup plus populaire. "C’est un joli pont entre les deux, détaille le journaliste Gilles Khoury. C’est quand même assez pop d’une certaine façon, sans être commercial et mainstream."
Qui plus est, le groupe écrit lui-même ses textes. "Il y a un côté très subversif dans les paroles parfois très insolent", complète-t-il.

Une ascension fulgurante au Liban

Les membres de Mashrou' Leila bousculent les codes aussi dans leur discours. "Ils ont fait quelque chose d’assez intelligent, confie le journaliste de l'Orient-Le-Jour. En même temps, ils ont popularisé la musique orientale en apportant un nouveau regard sur cette musique. En même temps, ils se sont engagés, ils ont pris des risques."

Le groupe s’intéresse à toutes les questions de genre, mais pas seulement à l’homosexualité, aux droits des femmes également. 

Hamed Sonno, chanteur du groupe Mashrou' Leila

Au Liban, ils sont aussi parmi les premiers à initier la culture de 'band', de groupe de musique. "D'habitude, c’est plutôt des chanteurs solos. Ils ont vraiment inculqué cette notion à une époque où ça n’existait pas", ajoute Gilles Khoury.

Très vite, le groupe séduit au-delà des frontières et commence à se produire à l’étranger. Tunisie, Canada, Suisse… À l’automne 2014, ils sont en tournée en Europe et leur succès dépasse tous leurs espoirs. "Quelque part, à la fin, Mashrou’ Leila est devenu beaucoup plus qu’un groupe de musique, ajoute Gilles Khoury. C’était un groupe vraiment très engagé, presque militant. Ce n’était presque plus entre leurs mains."

Militants malgré eux

Le chanteur Hamed Sinno assume rapidement son homosexualité, faisant de lui un symbole LGBTQIA+ pour de nombreux fans. Mais l'engagement du groupe ne saurait réduire la cause queer, comme le confie le chanteur dans un reportage pour TV5MONDE. 
"Le groupe s’intéresse à toutes les questions de genre, mais pas seulement à l’homosexualité, aux droits des femmes également. Je ne sais pas pourquoi la question homosexuelle est toujours sensationnelle."

Le guitariste Firas Abou Fakher, lui, assure qu'ils ne cherchaient pas "à provoquer", dans son entretien avec Mouna Anajjar dans le documentaire A Conversation With Mashrou' Leila. "En réalité on ne pensait même pas que cela puisse être un problème".

Mais les textes disséquant des questions sociales ne sont pas au goût de tous. En 2015 puis en 2016, le groupe est interdit en Jordanie. Et l'année suivante, l'impertinence du groupe a de nouvelles conséquences.

Il se produit en Égypte, un soir de septembre 2019. La militante LGBTQIA+ Sarah Hegazi brandit le drapeau arc-en-ciel dans la foule. Une photo suffit au gouvernement pour la retrouver. Elle est arrêtée, torturée puis contrainte à l’exil au Canada, où elle décidera finalement de mettre fin à ses jours. Un souvenir particulièrement douloureux pour le groupe.

De leur côté, les annulations s'enchaînent jusqu'à celle d'un concert chez eux, au Liban, en août 2019. Les autorités estiment que des chansons de Mashrou' Leila portent atteinte aux chrétiens. 

En guise de réponse, plus de 1 500 personnes se réunissent alors dans la capitale libanaise pour participer à un concert de substitution, baptisé "La musique est toujours plus forte" ("Music is Always Louder")
Une mobilisation à l'image de ce que Mashrou' Leila représente pour des millions de fans, "quelque chose qui les as eux-mêmes dépassés", comme le décrit le journaliste Gilles Khoury.