Culture

Canada : Jeremy Dutcher, des chants et une langue en héritage

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© TV5MONDE

Il a grandi au Nouveau-Brunswick, province maritime dans l’est du Canada, dans une communauté de la Première Nation Wolastoqiyik, aussi appelée Malécite. Ses origines, Jeremy Dutcher les revendique haut et fort dans son premier album, "Wolastoqiyik Lintuwakonawa", pour lequel il vient de remporter le prix Juno du meilleur album autochtone et le prix Polaris, meilleur album canadien, toute catégorie confondue. Rencontre avec un artiste unique.

Ressusciter la langue de ses ancêtres : cet album, il l’a écrit dans sa langue et celle de ses ancêtres, le Wolastoq. « Mais nous, on ne se dit pas malécite, nous, on s’appelle « les gens de la Belle Rivière : Wolastoqiyik », précise Jeremy Dutcher. Une langue en voie de disparition : seulement une centaine de personnes la parlent encore. En la chantant, Jeremy espère la ressusciter : « faire cet album dans ma langue, c’était très important pour moi. Quand on se présente à quelqu’un, on le fait dans notre langue, parce que c’est ce qui nous enracine et ce qui nous détermine. Notre langue est en voie d’extinction. Et quand on perd une langue, on ne perd pas juste des mots : on perd une façon de voir le monde. Alors c’était primordial pour moi de chanter en wolastoq et de mettre cette langue en lumière ».

Il a fallu cinq ans à Jeremy pour écrire ce disque. Tout commence par une remarque d’une aînée de sa communauté, Maggie Paul : « elle savait que j'étais très intéressé par notre musique traditionnelle alors elle m'a dit : si tu veux en savoir plus sur ces anciennes chansons, tu dois aller dans un musée ». Ni une ni deux, le jeune homme, qui étudiait alors la musique classique à l’Université, va passer deux semaines au Musée canadien de l’Histoire, à côté d’Ottawa. Et il découvre dans les archives un trésor : des enregistrements sur des cylindres de cire bleu vieux de plus d’un siècle de chants traditionnels de sa communauté.

C’est un anthropologue, William H. Mechling, qui a passé 7 ans au sein de la Première nation Wolastoqiyik au Nouveau-Brunswick, qui avait fait ces enregistrements au début du 19ème siècle.

Un dialogue avec ses ancêtres


Jeremy reprend ces chants dans son album et il dialogue avec ses ancêtres : « Cet album est une conversation entre moi et mes ancêtres, c'est une fusion entre le passé, le présent et le futur, je ramène ces voix du passé pour créer quelque chose dans le présent et imaginer un meilleur avenir grâce à cette musique ». Et ce disque, il dit l’avoir fait d’abord et avant tout pour son peuple : « C'est ce qui m'a guidé pour cet album, je voulais que mon peuple l'écoute et qu'il sache qu'il était fait pour lui. C’est la raison d’être de ce disque : m’assurer que les jeunes de ma communauté ne seront plus jamais coupés de leur culture. Pour moi, il y avait un réel sentiment d'urgence de m'assurer que j'allais mettre de l'avant cette langue dans mon travail. Il ne faut pas oublier que nous avons une histoire terrible dans ce pays, avec les drames des pensionnats autochtones associés aux disparitions des langues des Premières Nations ».

Des prix d’excellence


Le travail extraordinaire de Jeremy Dutcher a été récompensé par des prix prestigieux : le Juno du meilleur album autochtone, équivalent canadien des Victoires de la musique en France, et le prix Polaris décerné chaque année au meilleur album canadien, toutes catégories confondues. « J’ai été enchanté de gagner ces prix, c’était incroyable, et je veux me servir maintenant de cette plateforme pour parler des défis rencontrés par les Premières Nations au Canada », déclare l’artiste qui fait aussi l’objet d’articles louangeurs dans la presse internationale.

Une extravagance assumée, Jeremy Dutcher est un « show man » : il n’hésite pas à se mettre en spectacle en portant des costumes comme des justaucorps transparents et des capes. Celle qu’il portait lors de la cérémonie des Junos, le 17 mars dernier à Toronto, était particulièrement symbolique pour lui : « Je crois que l'on peut définir cette cape comme : la terre est la langue et la langue est la terre, ça parle de la connexion, de la relation entre la terre et la langue, sur le devant de la cape vous avez des fleurs et quand vous ouvrez la cape, c'est écrit, en langue Cree : nous allons réussir ».

Jeremy milite aussi ouvertement pour le mouvement LGBT même s’il ne revendique rien en tant que tel, et il prend soin de préciser qu’au sein des communautés autochtones, depuis toujours, les homosexuels ou bisexuels ont toujours été très bien acceptés. « Je n’ai pas peur de me montrer tel que je suis », conclut-il.

Oui à la réconciliation


Quand on lui demande si sa démarche peut aider à la nécessaire réconciliation avec les Premières Nations, Jeremy répond que oui, elle peut avoir un impact dans le processus en tant qu’éveil des consciences, même s’il ne parle pas de réconciliation en tant que tel : « Il faut comprendre que ce travail de réconciliation, ce n’est pas aux Premières Nations de le faire, moi je n’ai à me réconcilier avec personne en tant que tel, je sais qui je suis et d’où je viens, mais ce dont nous avons besoin, ce sont des gens qui militent activement en faveur de cette réconciliation et que les peuples autochtones reprennent possession de leurs langues pour qu’elles résonnent de nouveau haut et fort dans ce pays ».

En tournée européenne puis pancanadienne Jeremy Dutcher ne compte pas s’endormir sur ses lauriers pour autant : il est tout fébrile à l’idée de présenter son spectacle au public parisien le 7 avril prochain, après quoi ce sera Madrid, la Grande-Bretagne, New York et, à la fin de l’année, une tournée d’un bout à l’autre du Canada avec un orchestre symphonique : « Je suis un peu nerveux à l'idée de partir et de montrer qui nous sommes maintenant, aujourd'hui : parce que nous ne sommes pas figés dans le passé, notre culture, nos identités, elles évoluent, elles grandissent et je suis très excité de montrer au reste du monde à quoi ressemblent maintenant les Premières Nations, les belles choses que nous faisons et les belles chansons que nous chantons ».

Jeremy veut faire découvrir son album, sa langue, son peuple, sa culture au plus de monde possible : « Quand on parle de la renaissance des Premières Nations, ce n’est pas juste dans la musique, c’est aussi dans la littérature, le cinéma, la mode, dans de nombreuses facettes de la société, les premières nations offrent de nouvelles perspectives au reste du monde ». Et de conclure, dans les quelque mots de français qu’il connait : « J’espère que tout le monde va comprendre mes messages et sentir les émotions de ma musique ». 

Un artiste unique, exceptionnel, étonnant et détonant dans le paysage culturel tant canadien que mondial. Ne le ratez pas si vous avez un jour l’occasion de le découvrir