Terriennes

Juliette Gréco est morte : lettre ouverte à une artiste d'exception

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Commentaire d'Aabla Jounaïdi
©TV5MONDE

La chanteuse Juliette Gréco quitte la scène à 93 ans. Elle rejoint ses nombreux copains : Gainsbourg, Sartre, Vian, Ferré, Queneau, Camus, Miles Davis. Cette artiste d'exception était une femme libre, exigeante, passionnée, inoxydablement rebelle. Tout cela méritait bien une lettre ouverte.

Chère Madame,

Vous venez de partir et avec vous disparaît l'âme de Saint-Germain-des-Près. Au lendemain de la guerre, vous étiez la muse de ce quartier de Paris, la reine de cette ruche artistique. Une autre époque. Il fallait oublier les privations, le bruit sec des bottes allemandes. Le bebop remplaçait la fanfare militaire. Le verbe aimer se conjuguait au présent. Toute une faune se retrouvait, dansait, buvait, gueulait !
Terminé le couvre-feu. Un autre feu couvait.

On faisait la bombe dans les caves, dans un brouillard de tabac blond. Tout était à réinventer et avec vos amis, vous réinventiez tout : la littérature, le théâtre, le cinéma, la musique. Du beau monde accompagnait cette aventure.

Prévert ramassait les feuilles mortes, Sartre se salissait les mains, Truffaut affûtait sa plume et Boris Vian ruinait ses poumons dans une trompinette. 
Votre répertoire,  Madame Gréco, était alors un peu maigrichon. Mais votre copain Jean-Paul Sartre vous avait donné un poème de Raymond Queneau, Si tu t'imagines. Mis en musique, ce fut votre premier grand succès.

Si tu t'imagines
Si tu t'imagines
Fillette fillette
Si tu t'imagines
Xa va xa va xa
Va durer toujours
La saison des za
La saison des za
Saison des amours
Ce que tu te goures
Fillette, fillette

(Si tu t'imagines)

Une belle lucidité.
A l'adresse des autres.
Pour vous, le succès a duré. Longtemps. Parce que vous étiez sincère,  y compris dans vos excès. Vos audaces vestimentaires et votre liberté sexuelle faisaient scandale. On vous débusquait au Bar Vert ou au Tabou, deux lieux "de perdition" comme on disait. Mais en vous "perdant", vous ne perdiez pas au change. Et vous trouviez plein de gens.
Le moral était bon.
L'immoral aussi. 
Je dois vous faire un aveu : je ne vous écoutais pas beaucoup, madame Gréco. 
Contrairement à mes parents.
Quand elle prononçait votre nom, ma mère disait "La Gréco", comme on dit "Le père Hugo".

Juliette Gréco par Victor Diaz Lamich

Aujourd'hui, c'est donc fini.
Vous avez chanté jusqu'à votre dernier souffle. Comme Ferré, que vous aimiez bien, je crois.

Je regarde les images de vous qui font l'ouverture des journaux télévisés. Un hommage de quelques minutes. Un brassage d'images pour brosser une carrière. C'est pas bien long un hommage à la télévision. Une vie en quelques minutes.

Mes confrères évoquent votre parcours avec des images en noir et blanc. Pourtant, votre vie fut haute en couleur.

Elle avait commencé drôlement, votre vie.
A notre consoeur Annick Cojean, du journal Le Monde, vous avez confié au sujet de votre mère : "Elle ne m’aimait pas. Elle m’a dit un jour que j’étais le fruit d’un viol. J’étais encore très jeune et ignorante, j’ai donc désespérément cherché quel pouvait être cet arbre au nom étrange qui donnait des fruits. Elle m’a aussi dit que j’étais un enfant trouvé. (...) Oui. Elle avait la haine. La hargne. C’est traumatisant et ça vous bloque une vie ! Sans doute étais-je, en effet, le fruit d’un viol par son mari. Donc extraordinairement mal venue. Je n’étais qu’un mauvais souvenir."
V
otre succès, durable et immense, n'aura jamais apaisé son courroux à votre endroit.  La réaction de votre mère devant votre célébrité vous est terrible : "Vous savez ce qu’elle m’a dit ? Qu’elle aurait pu faire une plus belle carrière que moi car elle chantait infiniment mieux. C’est drôle, hein ? Elle n’a pas accepté que je réussisse. Je ne le méritais pas. Je ne méritais rien."


Vos amours ont fait couler beaucoup d'encre.
Vous avez été amoureuse en 1949 de Miles Davis. Un orage passionnel. Vous avez essuyé les regards hostiles des passants qui désapprouvaient cette union entre un noir et une blanche. La discrimination raciale vous empêchait de vivre avec le musicien aux Etats-Unis. La partition était sévère. Une blanche valait deux noires. Puis l'amour s'est envolé.

Après avoir épousé en juin 1953 le comédien Philippe Lemaire (et divorcé trois ans plus tard) vous avez aimé le producteur américain Darryl F. Zanuck. Mais avec lui, dit-on, la vie c'était pas du cinéma. Le bonhomme était jaloux, colérique, impossible. Exit le rêve américain ! On vous prête un flirt avec Gainsbourg. On ne prête qu'aux riches. Son talent lui a inspiré La Javanaise. Vous avez continué votre vie avec le comédien Michel Piccoli pendant onze ans puis l'amour a changé d'épaule. Et de pôle. Vous vous êtes fixée avec Gérard Jouannest, votre pianiste et accompagnateur, grand copain de Jacques Brel.
Sur scène, on aimait votre sensualité ravageuse. Qui a oublié votre plus gros succès, Déshabillez-moi.
C'était en 1967 et les braves gens un peu coincés en transpirent encore :

Déshabillez-moi
Déshabillez-moi

Oui, mais pas tout de suite
Pas trop vite
Sachez me convoiter
Me désirer
Me captiver
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Mais ne soyez pas comme
Tous les hommes
Trop pressés.

 

Vous aimiez la jeunesse.  Vous chantiez parfois gratuitement dans des MJC pour les paumés et les fauchés. Mais pas seulement.  Les scènes du monde entier vous attendaient, vous acclamaient. Chère Juliette Gréco, pendant des décennies, vous avez été la plus brillante des ambassadrices francophones. 

Grâce à vous, combien de générations ont dégusté les subtilités de la langue française ? Combien ont poussé la curiosité jusqu'à acheter un livre de Prévert après vous avoir écouté ? Merci pour votre talent. Merci pour la liberté que vous incarniez.

A Annick Cojean, qui vous demandait quel conseil vous pourriez donner aux femmes artistes, votre réponse était directe, comme à votre habitude : "Apprenez à dire non. C’est la première des choses. Refusez les coucheries, les conneries, les compromissions. Refusez les textes dégueulasses d’un producteur qui ne songe qu’à vous baiser sur un coin de bureau. Car il y a des choses inadmissibles dans ces métiers. Refusez l’humiliation. Restez dignes. Les femmes sont des hommes bien."

Et vous nous l'avez prouvé.