Culture

Côte d'Ivoire : "Le zouglou est une musique de revendication sociale"

Les vendeurs de rue utilisent des parasols «Abobo ADOland» en référence au président ivoirien Alassane Ouattara, connu sous le nom d'ADO, dans le quartier d'Abobo à Abidjan, en Côte d'Ivoire, lundi 2 novembre 2020.
Les vendeurs de rue utilisent des parasols «Abobo ADOland» en référence au président ivoirien Alassane Ouattara, connu sous le nom d'ADO, dans le quartier d'Abobo à Abidjan, en Côte d'Ivoire, lundi 2 novembre 2020.
AP Photo/Leo Correa

Le zouglou fête ses 30 ans. Né en Côte d'Ivoire, durant ces trois décennies, ce genre musical a réussi le pari de se faire connaître au-delà des frontières du pays. Le succès mondial de Magic System a mis en avant un zouglou festif mais les textes d'autres groupes sont eux contestataires, dans la droite ligne des débuts du mouvement. 

Le zouglou a de multiples dimensions. En 1991, cette "nouvelle musique allie la puissance du verbe à la gestuelle", avec une chorégraphie les bras levés permettant aux artistes d'exprimer leur mécontentement face au système politique. 
Germain-Arsène Kadi est professeur de littérature comparée à l'université Alassane Ouattara de Bouaké et spécialiste des cultures urbaines. Il a écrit des travaux sur ce genre musical.  L'universitaire nous explique la part de révolte qui réside dans le zouglou.

TV5MONDE : Le zouglou est souvent perçu comme une musique festive et pourtant à sa naissance il y a 30 ans, c’est un outil de contestation. Expliquez-nous.
 

Germain-Arsène Kadi : Le premier grand album de zouglou du groupe, Les parents du campus, sort en 1991. Les membres de cette formation résident alors à la cité universitaire de Yopougon, symbole de la contestation qui jalonne la programmation du multipartisme en 1990.

Ainsi, dans la chanson baptisée “Gboglo Koffi”, Les parents du campus reprennent les revendications estudiantines. Il s’agit d’une apostrophe au président Houphouët-Boigny. Les demandes portent principalement sur l'hébergement, l'alimentation, l’absence de bus... En 1991, le zouglou est donc une musique de revendication sociale. Les formations musicales se présentent comme les yeux et les oreilles du peuple.

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Le zouglou s’empare de sujets de société. Comment cela se traduit-il ?

Germain-Arsène Kadi : Après les grèves estudiantines du début des années 90, en 1995, le groupe Les salopards arrive dans l’espace public avec des titres forts comme “Livre blanc”, “politique meurtrière”, ou encore “Babylone”. 

Dans ces morceaux les artistes abordent des questions purement politiques. Par exemple, la chanson “Livre blanc” critique la présidence d’Henry Konan Bédié. Dans “politique meurtrière" en évoquant la figure de l’opposant Kragbé Gnagbé, qui a disparu en 1970, les artistes interrogent la présidence de Félix Houphouët-Boigny et dans “Regarde” le groupe continue de questionner les moeurs politiques ivoiriennes sur le favoritisme, l’abus de pouvoir etc. 

L’album “Bouche B” est un moment fort de l’engagement politique et social dans le zouglou. Il en est de même pour l’album “Génération sacrifiée” sortie en 1998, dont le titre phare s’articule également autour de la crise. 

Et plus tard, dans les années 2000 d’autres artistes engagés émergent dans le zouglou. Autre exemple, en 2002, le groupe Yodé et Siro sort la chanson “Président”, les artistes rappellent Laurent Gbagbo, élu un an plus tôt, à ses engagements. Le duo demande à l’homme politique arrivé au pouvoir de ne pas interdire les marches citoyennes qui l’y ont conduit, ils évoquent également le train de vie présidentielle avec la Première dame qui doit selon eux continuer à aller au marché à Abidjan et non à Paris.

Le zouglou était aussi pleinement engagé durant la Guerre civile ivoirienne. Le style musical a alors pris fait et cause pour les institutions républicaines alors incarnées par Laurent Gbagbo et a stigmatisé à la fois l’opposition politique, les groupes armés et les ingérences extérieures avec notamment l’action de la France et l’action des pays voisins. 

Le zouglou a continué dans cette dynamique jusqu’à l’affaire récente du Yodé et Siro en 2020 (ndlr : Lors d’un concert à Yopougon, le 29 novembre 2020, Siro a interpellé le procureur Adou Richard sur les violences électorales. A l’issue de leur procès, les deux artistes ont écopé d’une peine d’un an avec sursis et de 5 millions de francs CFA d’amende chacun).

Voir aussi : le reportage sur le zouglou avec le groupe "Les Garagistes" à Abidjan

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Dans vos travaux vous évoquez l’image de l’immigré comme héros...
 

Germain-Arsène Kadi : L’immigration est un thème fort de la musique zouglou. Il y a deux aspects qui sont abordés.

Tout d’abord, il y a une critique en règle de celui qui émigre avec l’image d’une personne qui vit dans des conditions précaires. A l’inverse, il y a aussi tous ces morceaux où l’artiste rêve de se rendre en Occident, “d’aller derrière l’eau” comme le disent certains, pour notamment aller y faire des concerts. 

Les artistes ironisent, ridiculisent et s’inspirent des péripéties rencontrées par les immigrés en France notamment sur les questions relatives à l’obtention d’un titre de séjour, au mariage etc. L’immigré est une figure centrale dans la musique zouglou. Il en est par exemple question dans la chanson “Mamadou” de Magic System.

De même dans le titre “Bingué” de Yodé et Siro où le refrain explique qu’" à Paris quand tu vois un Blanc, il est sale, mais sa maison est propre. Mais quand tu vois un Noir, il est propre mais sa maison est sale !" La chanson restitue l’expérience de Yodé et Siro lors de leur première arrivée à Paris. Dans ce titre il y a une série de contrastes. Ils voient pour la première fois un blanc qui mendie, la tension entre les membres de communautés africaines et les antillais et entre noirs africains et immigrés d’Afrique du Nord. 

Il y a également une chanson du groupe Les garagistes sur Paris où le personnage arrive du pays et tente de joindre une de ces connaissances déjà installée en France. Il appelle encore et encore mais la personne ne décroche pas, il reste planté dans un aéroport parisien...

La diaspora ivoirienne en France utilise le zouglou pour dénoncer ses conditions de travail

Le zouglou comme outil permettant de revendiquer ses droits est également repris dans la dispora ivoirienne en France. Depuis le 17 juillet 2019, des femmes de chambre de l'hôtel Ibis Batignolles à Paris se mobilisent pour dénoncer leurs conditions de travail et demander des améliorations.

Bobbyodet, l'époux de Rachel Keke - gouvernante et porte-parole du mouvement - leur a écrit une chanson "Dur, dur ménage". Dans la droite ligne du zouglou revendicatif, Bobbyodet dépeint dans sa chanson les conséquences de ce travail physique "mal aux mains, mal au dos, mal aux pieds".

Lire aussi : En France, la grève des femmes de ménage d'un hôtel parisien


Aujourd’hui, y a-t-il une différence entre le zouglou des diasporas et celui créé sur le continent africain ?
 

Germain-Arsène Kadi : Je pense que Paris est la deuxième place forte du zouglou après Abidjan. La plupart des artistes sont passés dans la capitale où ils se sont installés définitivement. Il est logique que le zouglou ait contaminé la scène musicale parisienne. 

Il y a des chanteurs comme Lunic qui évoquent la situation difficile des immigrés d’origine ivoirienne ou africaine en France mais les artistes présents à Paris n’abordent que très peu les revendications des populations, les questions liées à l’obtention de titre de séjour etc. Ils sont beaucoup plus portés sur le côté divertissement du zouglou.

En revanche, sur le continent africain, le zouglou décrit plus les réalités vécues par les populations. Ces populations font corps avec ces textes, ces récits sont très porteurs, en témoigne le succès rencontré par le groupe Espoir 2000 au Cameroun. 

Ce groupe a su rencontrer son public grâce à des textes très engagés, qui touchent les populations africaines ; contrairement aux personnes issues des diasporas qui ont plus été sensibles aux musiques de Magic System. Ce groupe est beaucoup plus porté sur la musicalité du zouglou plus que sur ces textes. Je pense que la dimension revendicative est plus prégnante en Afrique qu’en Occident. 

Trente ans plus tard, comment a évolué le zouglou ?
 

Germain-Arsène Kadi : Du point de vue de l’audience internationale, de la présence du zouglou sur la scène mondiale, le groupe Magic System a contribué au rayonnement du zouglou mais dans sa dimension festive. 

En 1999, l’immense succès de l’album “1er gaou” apporte cet esprit de fête au zouglou. L’album reprend les histoires de la vie courante en Côte d’Ivoire. En l’occurrence, le titre “1er gaou” raconte l’histoire d’un petit ami éconduit qui fort, à présent, de son succès voit cette femme revenir. Une femme qui maintenant est intéressée et tente de profiter de la situation.

Ce sont des histoires comme celle-ci que tout un chacun peut entendre, accompagné d’une musicalité entraînante, le titre rencontre alors un succès mondial. 

Le zouglou qui au départ à travers de formations engagées telles que, Les parents du campus, Les salopards, Les garagistes… est perçu comme un mouvement de contestation sociale et politique va progressivement être perçu comme une musique de divertissement avec le succès planétaire de Magic System.

Cela a d’ailleurs conduit certains puristes d’un zouglou plus traditionnel, attaché aux dimensions sociale et politique, à désespérer de cette mise en avant de l’unique dimension festive. 

Mais je pense que dans les années à venir, la dimension festive représentée entre autres par Magic System et celle engagée, revendicative, incarnée notamment par Yodé et Siro, Espoir 2000 ou encore Les garagistes se feront écho du genre unique qu’est le zouglou.

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