Culture

« Devenir vivants », le livre qui invite à renouveler notre regard sur la Nature

La philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux, autrice notamment de <em>Devenir vivants</em>, un essai paru il y a quelques mois aux éditions Philippe Rey.
La philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux, autrice notamment de Devenir vivants, un essai paru il y a quelques mois aux éditions Philippe Rey.
© Alun Be

Le monde suffoque. L’épidémie de Covid-19 continue de faire des ravages. Pourtant, la course effrénée aux richesses se poursuit, et notre planète continue d’être exploitée sans aucune limite. Voilà quelques-uns des rappels judicieux que l'on trouve dans ce livre intitulé Devenir vivants. Dans ce passionnant essai paru il y a quelques mois aux éditions Philippe Rey, la philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux « plaide pour une nouvelle manière d’être au monde en vibrant avec le tout-vivant ». Une vision au cœur des échanges qui ont lieu au Congrès mondial de la nature de l'UICN, l'Union internationale pour la conservation de la nature, qui a lieu depuis le 3 septembre, à Marseille, en France, et ce jusqu'au 11 septembre. 

Pourquoi l'Homme oocidental est-il parti à la conquête du monde ? C'est l'une des nombreuses questions soulevées par le dernier livre de Séverine Kodjo-Grandvaux, philosophe et journaliste pour le quotidien français Le Monde. Mais celle-ci a une résonnance toute particulière, tant l'état de notre planète préoccupe, interpelle, inquiète, quand il n'est pas tout simplement alarmant.

Un désir démiurgique de l'Homme occidental

Organisé en quatre chapitres suivis d’un bref épilogue, cet essai, écrit l’auteure, « est une invitation à renouer avec notre condition cosmique pour dessiner une manière d’être au monde en vibrant avec le tout-vivant. Disons-le tout de suite, poursuit Séverine Kodjo-Grandvaux, il ne s’agit pas tant d’être en harmonie avec le cosmos qu’en éveil, à l’écoute, dans l’attention. D’entrer en résonance et de transformer l’écologie, étymologiquement « logos de la maison, du foyer, de l’en-clos », en une échologie pour sortir de soi, de chez soi, habiter pleinement le monde et le cosmos, afin de faire monde(s).»

Les réalités contemporaines et même passées contrastent cependant fortement avec cette approche. L’actualité de ces dernières années, de ces derniers mois, marquée notamment par la pandémie de Covid-19, le réchauffement climatique, la disparition des espèces, le recul de la biodiversité, la surexploitation des ressources, le boom des nouvelles technologies… démontre à quel point notre monde étouffe. « Il suffoque d’une exploitation sans limites d’une Terre asphyxiée par une course effrénée aux richesses », constate d’emblée Séverine Kodjo-Grandvaux.

(Re)voir : "Agir pour le vivant : oui mais comment ?"

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Une situation qui n’est pas nouvelle, puisque, nous rappelle Séverine Kodjo-Grandvaux, « la traite négrière, l’esclavage et la colonisation sont intrinsèquement liés à l’accaparement des sols mais aussi des êtres et à leur exploitation. » D’où cette interrogation qui apparaît comme l’une des plus importantes de la première partie de l’ouvrage : pourquoi l’Homme occidental est-il parti à la conquête du monde ? Autrement dit, à quoi tient ce désir démiurgique. « Si l’on se plonge dans l’histoire des idées de l’Occident, écrit l’auteure, on s’aperçoit que le désir de partir à la découverte, laquelle deviendra conquête du monde est rendu possible par les progrès de la science qui, quelques années après l’arrivée de Christophe Colomb aux Amériques, révèle l’héliocentrisme. »

Exploitation sans limite de la nature et refus des réalités transcendantes​ 

Avec la découverte de l’héliocentrisme, la cosmologie du monde européen, telle qu’élaborée depuis Aristote, s’effondre et l’Eglise par exemple, va mettre deux siècles à « reconnaître que la Terre tourne autour du Soleil ».

L’homme moderne n’étant plus le centre du monde, Séverine Kodjo-Grandvaux émet une hypothèse : « celle d’une blessure narcissique qui se serait accompagnée également d’un renforcement de l’orgueil masculin. » Conséquence : l’individu, la société et la Terre ne sont plus reliés de façon organique au cosmos. Dès lors, la Nature est séparée de la Culture, la première n’étant plus perçue que comme une matière inerte, « une nature-chaos qu’il faut ordonner ».

Autres conséquences tout aussi déterminantes, la science s’autonomise et se sépare de la philosophie, mais aussi de la religion. Des notions nouvelles apparaissent telles que la liberté et le progrès. L’homme moderne, autrement dit l’homme occidental, fait de la raison « le fondement de l’ordre social et de l’ordre naturel », il dépouille la nature de son caractère sacré afin de l’exploiter à sa guise et refuse l’existence de réalités transcendantes. « La démesure dans laquelle s’est enfermé le sujet européen masculin l’amène à se concevoir comme la source de tout savoir et de tout pouvoir, écrit Séverine Kodjo-Grandvaux. S’érigeant en référent suprême, il définit ce qu’est la culture et la civilisation, et il entend les répandre sur toute la planète. Ainsi se forge la croyance en un devoir de diffuser les Lumières sur la Terre. »

Et si l’Europe a mis fin à la colonisation, Sévérine Kodjo-Grandvaux constate néanmoins que les rapports de domination politique, économique, juridique, épistémique, culturelle perdurent. Elle plaide par conséquent pour une réintégration de « la plénitude du tout-vivant. » Il s’agit, dit-elle, « de faire de nouveau de cet univers infini un cosmos, c’est-à-dire l’habiter pleinement ». Face à ce défi qui suppose un changement radical de perspective, nous devons nous réapproprier notre nature cosmique.

Et à cet égard, l’auteure écrit : « Renouons les savoirs les uns aux autres et tentons de penser avec ceux qui sont devenus des spécialistes du vivant et de l’univers notre condition cosmique pour dessiner les contours de ce que pourraient être une cosmophilosophie et une cosmopoïétique, afin de nous inscrire dans l’acte de création (poïésis) du cosmos en vue de nous réaliser et de devenir humains, de donner sens à notre humanité, d’habiter poétiquement le monde (Hölderlin). Et de (re)devenir vivants. »

Dans cet essai très instructif, et qui peut aider à mieux vivre avec soi et avec les Autres, Séverine Kodjo-Grandvaux poursuit en profondeur des réflexions nées de sa communication lors de la deuxième édition des Ateliers de la pensée, qui se sont tenus à Dakar, au Sénégal, du 1er au 4 novembre 2017. Ce rendez-vous conçu par le Camerounais Achille Mbembe et le Sénégalais Felwine Sarr [Le premier est historien et politologue, tandis que le second est économiste, écrivain et musicien], avait pour thématique centrale cette année-là : Condition planétaire et politique du vivant.

Extrait Devenir vivants, Séverine Kodjo-Grandvaux, ed. Philippe Rey, p.61-62

« Renoncer à la colonialité est certes primordial d'un point de vue politique et économique, mais cela induit également une nouvelle manière d'être et de penser, une nouvelle configuration épistémique. C'est sur ce second aspect que se penche principalement cet essai. Comment refonder notre approche épistémologique et aborder les savoirs de manière féconde afin de rompre avec l'épistèmê moderne façonnée dans l'arrogance d'un sujet masculin tout-puissant et dans le rejet du tout-vivant ? Dans cette nouvelle optique, penser notre condition planétaire, c'est revenir sur notre être-au-monde et sur notre manière de faire monde. Mais c'est aussi renouer avec l'univers et penser notre condition cosmique. Une utopie, s'exclameront certains ; une fantaisie, s'amuseront d'autres. Pourtant, nous sommes à l'aube d'une nouvelle "guerre des étoiles". »