Culture

Du refus du repli et de l'importance de l'échange : entretien avec Jean-Marie Le Clézio

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Entretien exceptionnel réalisé par Maud Ninauve pour TV5MONDE

Sa parole dans les médias est rare. Jean-Marie Le Clézio s'est longuement livré à notre correspondante au Maroc. Le prix Nobel de littérature vient de participer à la Conférence internationale sur le dialogue des cultures et des religions qui s'est tenue à Fès. Une conférence organisée notamment par l'Organisation internationale de la Francophonie.

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Rencontre avec Jean-Marie Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008 en tant qu’"écrivain de nouveaux départs, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante."

"Je suis d'une origine assez compliquée. Ma famille est mauricienne. J'ai été élevé en France. J'ai passé une partie de ma scolarité en Angleterre. Et j'ai vécu aussi en Afrique. Donc, j'ai le goût pour le mélange culturel. Et cela me rend assez optimiste parce que ça m'a donné beaucoup de bonheur et beaucoup de plaisir dans les rencontres."

"J'ai la chance de pouvoir voyager. J'ai le bon passeport. Le passeport mauricien n'est pas un bon passeport. Le passeport français que j'ai aussi, c'est un bon passeport. Cela permet de voyager."

"Il y a la question d'identité. Il y a la possibilité de sortir de sa culture pour rencontrer une autre culture. La possibilité même de transmigrer, de traverser les frontières. Et dans les pays développés, certaines de ces questions ne sont pas traitées. La question du passage des frontières n'est absolument pas traitée. D'où tous les problèmes que l'on rencontre."

On ne va pas abolir les frontières, mais on peut faciliter le transit des êtres humains.
 

"On ne va pas abolir les frontières, mais on peut faciliter le transit des êtres humains avec l'accueil fait aux populations qui ont besoin de circuler, de voyager. Et c'est vrai que le Maroc est en première ligne. Quand on traverse le désert, on arrive obligatoirement au Maroc, un pays qui a manifesté l'intention de prendre une part active dans la solution qu'on peut apporter à ces problèmes. J'ai trouvé ça très courageux et j'espère que ce sera suivi d'effets. En tout cas, c'est un très bon exemple, qui dénote une générosité qui n'est malheureusement pas partagée de l'autre côté de la Méditerranée."
 

L'idée même de l'identité est un repli.

"Tout cela doit commencer à l'école. Et je pense que c'est un effort que des gouvernements de la plupart des pays développés doivent faire pour que les enfants soient amenés à être plurilingues. Ce qui veut dire aussi accepter non seulement le multiculturel, mais les relations entre les cultures. Parce qu'on pourrait se contenter de parler une langue et de ne l'utiliser seulement quand on va dans le pays où elle est parlée. Mais il faut faire un pas en avant. Et dans un pays où il y a plusieurs communautés, que ces communautés puissent se rencontrer et échanger, dans le domaine lexical, dans le domaine de la langue mais aussi de la culture, des habitudes, des relations humaines, même des jeux de l'imaginaire. Que tout soit partagé."

"L'idée même de l'identité est un repli en soi. Ce mot identité est un mot que je n'aime pas. Ca fait penser à la carte d'identité. Ce n'est pas ça qu'il faudrait. C'est plutôt l'humanité qu'il faudrait favoriser, que l'identité. "

Le verbe : matière littéraire, mais aussi politique 

"Les mots ont la valeur qu'on leur donne par l'exercice qu'on pratique dans la vie, l'exercice moral et culturel qu'on pratique dans la vie. Je vais juste vous donner une anecdote qui, à mon avis, est assez caractéristique. Ma fille aînée, lorsqu'elle avait une dizaine d'années, était dans un collège central de la ville de Nice, où elle suivait des cours d'arabe. Et puis au cours  de sa scolarité, le cours d'arabe a été délocalisé et relégué en banlieue. C'était un très mauvais message. C'est tout le contraire qu'il fallait faire.

Seule l'éducation peut résoudre ces problèmes qui n'en sont pas.

Il faut enseigner les langues, et l'interculturel doit être enseigné dans toutes les écoles de manière égale, voire même favorisé dans les établissements qui ont tendance à devenir des ghettos. C'est une action sociale. C'est compliqué, mais je pense qu'on devrait y arriver. En tout cas, ça passe par l'éducation. Il n'y a aucun doute. Seule l'éducation peut résoudre ces problèmes qui n'en sont pas. Les problèmes de cohabitation, de générosité, d'échanges sont des problèmes assez facile à résoudre."

" On ne vient jamais à bout du dictionnaire. La richesse du lexique est infinie. Les mots ne sont pas seuls. Les mots sont combinés avec d'autres. Il faut progresser à chaque instant dans la combinaison des mots. C'est peut-être ça le rôle de l'écrivain après tout. Faire se rencontrer les mots."