Ensor, Magritte, Alechinsky... quand l'art belge s'affiche en France

Lodève petite commune française au pied du Massif central, s’est rêvée en centre artistique européen. Ixelles, commune de la capitale belge lui en a donné les moyens.
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Exposition Chefs-d'oeuvre du Musée d'Ixelle
©Isabelle Soler
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L’une compte 7500 habitants, l’autre près du double mais qu’importe. Les deux villes ont en commun de posséder un musée dirigé par une conservatrice ambitieuse : Ivonne Papin-Drastik à Lodève et Claire Leblanc à Ixelles.

La première dirige le musée de Fleury qui vient de rouvrir ses portes après 4 ans de travaux. L’autre vient de fermer sa structure pour 4 années de rénovation. Toutes deux partageant la même vision de leur métier, une structure de taille comparable et la même ambition pour leurs œuvres, pourquoi ne pas s’associer ?

Résultat : l’exposition « Ensor, Magritte, Alechinsky, chefs d’œuvres du musée d’Ixelles » a migré des brumes wallonnes vers le soleil de l’Hérault : 90 œuvres majeures couvrant 100 ans d’art belge accrochées pour 5 mois aux cimaises du nouveau musée Fleury.

Le nouveau Musée de Fleury, ses fonds permanents…

Labellisée en 2007 « Ville d’art et d’histoire », Lodève a perdu sa gare en 1981 mais a gardé, héritage de son passé textile, sa manufacture royale de la Savonnerie qui fabrique entre autres les tapis pour l’Elysée. Le musée Fleury, du nom du Premier ministre de Louis XV, devenu structure d’envergure, se veut aujourd’hui un outil de développement du territoire. Le musée a fait sa mue. Il s’est agrandi du bel hôtel particulier qui le jouxtait pour atteindre 1800 m2. 

"Les pieds dans le réel et la tête dans les étoiles"

Après le Fauvisme, Bonnard ou les Peintres de Venise, le musée de Lodève fait place à l’art belge, celui qui a, dixit la conservatrice du Musée d’Ixelles « les pieds dans le réel et la tête dans les étoiles ».

S’il a su faire siens tous les courants notamment ceux venus de chez le voisin français, l’art belge se distinguerait par son anticonformisme, selon les deux conservatrices. Peut-on relier ce trait à la jeunesse de l’Etat belge, né en 1830 de sa séparation avec les Pays-Bas ? Les artistes d’une jeune nation se sentent-ils plus émancipés, moins redevables à leurs aînés et prédécesseurs ? 

Après la messe, 1912 - Louis Thévenet
Après la messe, 1912 - Louis Thévenet
© Isabelle Soler / TV5MONDE

Le XIXème siècle a vu l’art se développer et affirmer sa place dans l’édification de cette nation neuve. Création d’un Salon des Beaux-Arts (sur le modèle français), d’académies et de salons… Le pays où l’art s’était étiolé durant le siècle précédent va se hisser au rang de ses voisins, porté par un important développement économique.

Les courants du XIXème siècle occupent une place importante dans les collections du Musée d'Ixelles, fondé en 1892 à partir de la collection du peintre animalier Edmond de Praetere. D’autres artistes et mécènes enthousiastes lui emboîteront le pas, offrant dons et legs. Devenus au fil du temps des œuvres de référence, elles s’exposent dans toutes leurs diversité au Musée Fleury.




L’influence de Paris

L’un des intérêts de l’exposition d’Ensor à Alechinsky est celui-ci : démontrer/démonter les jeux d’influence entre France et Belgique, de la fin du XIXème à aujourd’hui. Certains comme Magritte ou Ensor sont très connus et leur présence se suffit à elle-même. D’autres comme Spillaert ou Laermans à la belle singularité méritent d’être découverts ou redécouverts.

Portrait de Maurice Spillaert, 1907 - Léon Spillaert
Portrait de Maurice Spillaert, 1907 - Léon Spillaert
© Isabelle Soler / TV5MONDE

Il a fallu du temps aux artistes belges pour s'émanciper de l’influence française.

A la fin du XIXème, c’est l’Ecole de Barbizon qui fait référence, d’un côté comme de l’autre de la frontière. Les chevalets sortent des ateliers, la nature devient le lieu et le sujet.

L’exposition de Lodève s’ouvre par cette vague paysagiste dite pré-impressionniste avec ses représentants, Hippolyte Boulenger, Théodore Baron, Joseph Coosemans, Asselbergs ou encore Charles Degroux.

Le jeune mouvement belge des paysagistes s’émancipera des peintres de Barbizon en créant sa propre école dite de Tervueren, bourgade alors champêtre limitrophe de Bruxelles.
 
Les va-et-vient entre voisins seront incessants. A l’invitation de l’impressionniste Octave Maus, les peintres français Monet ou Renoir mais aussi les Anglais Sisley ou Whistler sont invités à Bruxelles. Ils y découvrent un sens de l’accueil mais aussi un nouveau marché pour leurs toiles. Plus tard, les pointillistes Seurat ou Pissaro y séjourneront à leur tour, créant un bouillonnant échange artistique.

Mutations de la société belge

Jusqu’à l’essor de la fin XIXème, quand la vague naturaliste belge surpassera les Français, mettant en lumière des pointures comme Eugène Laermans ou Léon Frédéric. Une tendance forte dû à la profonde mutation de la société belge en plein essor industriel. Les conséquences sociales, dures conditions de vie, précarité des ouvriers et exploitation des hommes inspirent largement les artistes belges.
 
Les autres salles, Symbolistes, Fauvistes ou encore au XXème le mouvement Cobra (pour Copenhague, Bruxelles, Amsterdam) héritier des surréalistes réservent de belles surprises : Degouve de Nuncques ou Thévenet, JornVandercam ou Dotremont pour Cobra…Le Musée Fleury qui offre cette ambitieuse exposition d’une centaine d’œuvres n’a rien à envier à des structures de plus grandes dimensions.