Culture

Gérald Bronner, intellectuel d'extraction populaire agacé par ses pairs

Dans la famille des intellectuels issus d'un milieu populaire, de plus en plus visible médiatiquement, le sociologue Gérald Bronner a adopté une posture difficile, pour dénoncer le "dolorisme" de ses pairs enfants de prolétaires.

Le pari fonctionne auprès des journalistes. Son essai "Les Origines: pourquoi devient-on qui l'on est?" (éditions Autrement) a bénéficié d'une couverture médiatique abondante avant même sa sortie mercredi.

Le Journal du dimanche, Livres Hebdo et France Inter ont accordé des entretiens à ce professeur d'université. L'Express, où il est chroniqueur, a consacré sa vision de l'ascension sociale comme contrepoint utile à celle d'Annie Ernaux, prix Nobel de littérature. Libération a longuement soupesé mérites et lacunes de l'ouvrage.

Gérald Bronner "semble paradoxalement faire partie du club qu'il critique", y conclut le journaliste Adrien Naselli. Lui-même, fils d'un chauffeur de bus, est spécialiste du sujet pour avoir écrit "Et tes parents ils font quoi? Enquête sur les transfuges de classe et leur parents" (JCLattès, 2021).

Pays de "l'idéal méritocratique", la France se passionne régulièrement pour les récits de vies de personnages comme ce sociologue spécialiste des croyances, qui enseigne à l'université Paris-Diderot après avoir passé sa jeunesse dans une banlieue pauvre.

- Introspection publique -

Grandir dans une forme de misère culturelle, avant de briller par sa plume: c'est le sujet d'une certaine admiration, ainsi que d'une littérature abondante, depuis le roman d'apprentissage à la Balzac jusqu'aux "auto-socioanalyses" contemporaines.

Le Nobel a consacré en octobre cette forme d'introspection publique où brillent les intellectuels français. Elle avait donné chez Annie Ernaux, fille d'épiciers-cafetiers, des romans comme "La Place" et "La Honte".

Gérald Bronner, issu d'un quartier populaire de Vandoeuvre-lès-Nancy, beau-fils d'un livreur, se fait fort de dénoncer le sentiment de "honte" d'avoir "trahi" son milieu d'origine. Il appelle "dolorisme" une mise en scène pathétique du déchirement d'appartenir à une classe bien plus élevée que celle où on a grandi.

"Je n'ai jamais eu aucune honte (...) Je n'ai jamais caché mes origines populaires. Mais ça n'est pas un étendard", et "je n'ai pas quitté ma classe d'origine, j'y reviens sans cesse", explique à l'AFP l'auteur d'"Apocalypse cognitive".

Quand on décrit son parcours, "il y a plein d'écueils possibles, et de pièges narratifs. Le dolorisme me paraît en faire partie", ajoute-t-il. "Il me paraît être devenu dominant, en tout cas chez les transclasses (...) Ça n'a pas toujours été le cas".

- "Souffrance qu'il faudrait exhiber" -

Et de lancer une accusation qui devrait faire bondir tous ceux qui se reconnaîtront dans le portrait, et militent à gauche.

Cette "notion de dolorisme, de victimes, de souffrance qu'il faudrait exhiber, et qui explique la nature de notre personnalité", estime-t-il, est "un discours qui complaît aux attentes stéréotypées, souvent de la classe bourgeoise, sur la classe populaire. J'y vois un discours de soumission, plutôt qu'un discours d'émancipation".

Il cite parmi ses tenants "Annie Ernaux, Édouard Louis, Didier Eribon, qui se sont lus les uns les autres (...) avec la figure de Pierre Bourdieu, qui est évidemment la matrice".

Pierre Bourdieu (1930-2002), fils de facteur qui a analysé les rapports de domination sociale et créé nombre de concepts pour la décrire ("habitus", "violence symbolique", "capital social", etc.), est la figure tutélaire de la sociologie critique, bien installée dans la recherche en France.

Gérald Bronner, qui avait signé en 2017 "Le Danger sociologique" avec le philosophe Étienne Géhin, réaffirme ainsi sa position de critique de cette sociologie critique.Elle lui vaut une certaine bienveillance au sein de la majorité présidentielle, pour laquelle il est le vénérable auteur du "rapport Bronner" à Emmanuel Macron sur le complotisme et la désinformation. Mais aussi des inimités au sein de l'université.

Lui se défend de toute provocation. "Ce n'est pas du tout un livre que je veux polémique", avance-t-il. "Quand vous dites des choses qui, moi, me paraissent équilibrées et raisonnables, ça peut offenser un certain nombre de personnes. J'espère que ce ne sera pas le cas".