Culture

Homère : à la recherche des temps perdus

L'exposition "Homère" au musée Le Louvre-Lens revient sur le poète, le mythe qui l'entoure et les oeuvres qui lui sont prêtées l'<em>Iliade</em> et l'<em>Odyssée</em>. 
L'exposition "Homère" au musée Le Louvre-Lens revient sur le poète, le mythe qui l'entoure et les oeuvres qui lui sont prêtées l'Iliade et l'Odyssée
©TV5MONDE/ I. Soler

La figure d’Homère continue à travers les siècles d’irriguer les arts et les imaginaires. L’Iliade et l’Odyssée sont fondatrices de la mythologie et toujours étudiées par les élèves du monde entier. Leur auteur supposé, Homère, personnalité tutélaire, est intouchable. Vraiment ? Le Louvre-Lens a voulu dépasser cette sanctification. Homère a t-il seulement existé ? Etait-il un, multiple ? Que lui doivent les artistes qui ont puisé dans ses œuvres ? Enquête sur le poète, ses mystères et ses influences.
 

Claire, aérée, habitée et majestueuse. Une entrée voulue impressionnante grâce aux imposantes statues des Dieux de l’Olympe, habituellement conservées dans les écuries de Versailles et restaurées pour l’occasion. On n'entre pas par effraction chez les figures de la mythologie. On y est invité….

C’est qu’il faut se glisser dans un sacré héritage qui a irrigué Histoire et Arts depuis des millénaires. Convoquer Homère, c’est convoquer l’Art et les artistes tant l’Iliade et l’Odyssée ont influencé les créateurs jusqu’à aujourd’hui. 


Exemple avec l’Américain Cy Twonbly (1928 – 2011) grand érudit et lecteur des classiques. Installé en Italie dans les années 1950,  fasciné par la mythologie, il est présent au Louvre-Lens avec « La mort de Patrocle », une huile sur toile à la mine de plomb. Ou encore cette œuvre contemporaine des Gobelins, « Le chant IV.140 de l’Iliade, Rouge comme le sang » dans laquelle le texte devient œuvre d’art.
 

L'oeuvre en question

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Comment des poèmes épiques portés oralement par leur auteur dans tout le bassin méditerranéen, sont devenus une oeuvre, défiant le temps, transmise de génération en génération. Homère, aède (poète de tradition orale), né au VIIIème siècle avant JC, est l’auteur supposé de l’Iliade et l’Odyssée, deux œuvres monumentales.

La première « le poème d'Ilion », presque 16 000 vers, relate un épisode de la guerre de Troie. L’Odyssée, formée sur le nom grec d’Ulysse, raconte, en plus de 12 000 vers, les aventures d’Ulysse dans son voyage de retour à Ithaque. Seuls, ces deux épisodes du Cycle Troyen ont été conservés et transmis. Mais par qui ? Luc Piralla, directeur adjoint du musée Le Louvre - Lens nous en dit plus : 
 
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Luc Piralla - directeur adjoint du musée Le Louvre - Lens, co-commissaire de l'exposition Homère

La question homérique

Au XVIIIème siècle, tremblement de terre dans la mythologie. Quelques scientifiques se mettent à douter : Homère a-t-il existé ?  Un seul individu a-t-il pu écrire cette somme et la porter intacte à travers la Grèce comme la légende l’affirme ? L’Iliade et l’Odyssée que nous étudions encore comme des textes fondateurs sont-ils vraiment ceux écrits au VIIIème siècle avant Jésus Christ ?  

Ils seront nombreux à douter. Premier à lancer la polémique, le philologue allemand Wolf en 1795 : son Prolegomena ad Homerum écrit en latin lance la question homérique. Sa théorie : composées en Grèce avant l’écriture, l’Iliade et l’Odyssée ont été largement remaniées par leurs nombreux conteurs. Fixées bien longtemps après leur composition, elles ont subi de nombreuses modifications. « L'Homère que nous tenons dans nos mains n'est pas celui qui fleurissait sur les lèvres des Grecs de son temps, mais un Homère altéré, interpolé, corrigé depuis l'époque de Solon jusqu'aux Alexandrins », explique Luc Piralla, co-commissaire de l'exposition Homère. 

Le scandale est immense. Les savants, divisés entre "unitaristes" et "analystes", fourbissent arguments et contre-arguments.  La querelle s’apaise pour mieux reprendre dans les années 1920 avec les travaux de Milman Parry, un philologue américain qui fait sa thèse en Sorbonne à Paris. Son étude sur le « nom+épithète » utilisé dans l’Iliade et l’Odyssée montrerait un système traditionnellement utilisé dans la poésie orale, technique qui permettrait l’improvisation dans les vers chantés. Ce système prévaut dans de nombreuses cultures, comme celles des Balkans, qui utilisent largement l’oralité pour transmettre des œuvres fleuves.

Pourquoi ce rappel à la question homérique ? Parce que cette célébration au musée du Nord s’appuie sur ces questionnements pour tenter d’en faire le tour. Avec une ambition double : être exhaustif mais accessible, vaste tâche…  

Selon Alexandre Farnoux, directeur de l'école française d'Athènes et co-commissaire d'exposition :

Cette exposition fait le point sur ce que l'on sait d'Homère, des origines de son œuvre et sur la manière dont elle a rayonné de manière constante dans l'imaginaire collectif et l'art.

Rien d’étonnant, répond Marie Lavandier, directrice du musée :



L’exposition est fidèle à Le Louvre Autrement, qui veut juxtaposer des objets habituellement séparés.

Homeromania

Les peintres Ingres, Rubens ou  Chagall,  les poètes et auteurs comme Victor Hugo, jusqu’au caricaturiste Daumier…Ils sont nombreux  les artistes convoqués à Lens pour leur faire avouer l’influence homérique.

Oublions la querelle pour ne considérer que la part du rêve. Qui mieux qu’Ulysse a transmis la grandeur de l’aventure initiatique ? Qui mieux que l’Odyssée, qui a donné son nom à tout voyage « long et aventureux » selon la définition des dictionnaires, a fait rêver les artistes ? Ulysse dans son périple croisera le fer avec des monstres, devra éviter les tentations et vaincre les épreuves jusqu’à son retour à Ithaque. C’est là que l’attend son épouse la fidèle Pénélope. Là où il devra ultimement déjouer le complot des prétendants... 


"On a une fascination pour le monde des héros. Pourquoi ? Parce que c'est le monde de la bravoure, de la fidélité, de la constance et de l'endurance. Autant de valeurs éminemment positives", explique Alexandre Farnoux, co-commissaire de l'exposition.

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Alexandre Farnoux, directeur de l'Ecole française d'Athènes, co-commissaire de l'exposition Homère

Un héros, des héroïnes....

© Bridgeman Images
Si l’Iliade se présente comme une mâle chronique de guerre mettant en scène la colère d’Achille, le plus illustre guerrier grec, l’Odyssée fait, elle, une place plus large aux femmes : Pénélope bien sûr mais aussi Circé, Calypso ou Nausicaa.

Rappelons que si le mot « héroïne » en grec apparaît assez tardivement chez les Anciens, les femmes omniprésentes chez Homère servent de révélateur à l’humanité d’Ulysse…

Pour prendre la juste mesure de l’Homéromania, l’exposition rassemble près de 250 œuvres, de l’Antiquité à aujourd’hui. Dense mais fluide, documentée mais aussi pleine d’humour, la sobrement nommée « Homère » est au Louvre-Lens, jusqu’au 22 juillet 2019.