Culture

Jean-Pierre Marielle : la gouaille à la française, libertaire et flamboyante

L'acteur Jean-Pierre Marielle aux funérailles de Michel Galabru en janvier 2016 à Paris.
L'acteur Jean-Pierre Marielle aux funérailles de Michel Galabru en janvier 2016 à Paris.
©AP Photo/Jacques Brinon

Il a marqué un demi-siècle du 7e art français... De "Faites sauter la banque" de Jean Girault à "Faut que ça danse" de Noémie Lvovsky, en passant par "Le diable par la queue", "Les Galettes de Pont-Aven", "Tous les matins du monde" ou "Les grands ducs". Le comédien Jean-Pierre Marielle, immense figure du cinéma et du théâtre français, s'est éteint ce mercredi 24 avril 2019 à l'âge de 87 ans.

Il avait une voix singulière et caverneuse, une démarche de grand seigneur, une moustache puis une barbe altières, qui en imposaient autant dans la comédie chez Lautner et Séria que dans le drame chez Tavernier ou Corneau. 

Mais Jean-Pierre Marielle, c'était surtout la gouaille, le panache, l'hédonisme et le cynisme, incarnation de ces figures mâles qui ont marqué le 7e art français durant des décennies... Véritable concentré du cinéma hexagonal à lui tout seul, il a joué dans plus de cent films, comiques et tragiques, d'auteur et grand public, et d'innombrables pièces de théâtre et téléfilms.

> A revoir l'interview accordée par Jean-Pierre Marielle à TV5MONDE en 2010 :



Un de ses plus célèbres rôles au cinéma fut celui de Monsieur de Sainte-Colombe dans "Tous les matins du monde" d'Alain Corneau (1991). "J'ai été dans tous les genres avec des gens qui ont très bon genre", disait-il avec l'humour de celui qui, désabusé, prétendait être revenu de tout et de tous... Sauf des jolies femmes, comme il le montre si bien dans la tragi-comédie "Les Galettes de Pont-Aven" de Joël Séria (1975).

De grande taille, larges épaules, moustache fournie, barbe poivre et sel, regard ironique, narquois, il aimait bien jouer les sales bonhommes, les beaufs bêtes et méchants, cyniques.

Pour un acteur, ce n'est pas très intéressant de jouer un type sympa. L'instabilité, le trouble sont beaucoup plus riches.Jean-Pierre Marielle

"Les César? J'en ai rien à foutre"

Il a été sept fois nominé aux César sans en remporter un seul. Mais ne rien obtenir dans les "comices agricoles télévisuels" lui était indifférent, disait-il: "Les César ? J'en ai rien à foutre!"

Des récompenses, il en glanera toutefois à la télévision ("7 d'or 1993" du meilleur comédien pour "La controverse de Valladolid", d'après Jean-Claude Carrière) et au théâtre (Molière 1994 du comédien pour "Le retour" d'Harold Pinter). Admettant avoir parfois joué dans des films et des pièces très "oubliables", il cultivait l'humour grinçant et intimidait ses interlocuteurs d'un grand rire et d'une voix d'ogre qui lui permettaient de justifier son caractère rugueux: "Vous aimez qu'on vous emmerde, vous ? Pas moi".

Mais pour le public, peu importaient les prix et les récompenses, peu importait qu'il soit en haut du générique ou dans un second rôle, la présence de Jean-Pierre Marielle dans un film ou une pièce de théâtre, c'était la promesse d'un jeu virtuose, flamboyant mais toujours généreux et sincère. "Il appartenait à ces acteurs qui étaient musicologues, avec une rythmique dans la musique, une voix grave avec des inflexions, qui tout d'un coup nous touchait", a déclaré le réalisateur Charles Dubois.
 
C'était d'abord une émotion, un regard. C'était un acteur caméléon (...): il était tous les personnages et on y croyait, il y avait une justesse. Il était juste.Charles Dubois, réalisateur

La bande à Cremer, Rich, Rochefort et Belmondo 

Né à Paris le 12 avril 1932, ce Bourguignon fils d'un industriel de l'agroalimentaire et d'une mère couturière, qui grandira à Dijon, est aiguillé vers le théâtre par son professeur de lettres. Sorti du Conservatoire de Paris dans la même fournée que Jean-Paul Belmondo, Bruno Cremer, Claude Rich, Françoise Fabian et Jean Rochefort, l'ami de toute une vie, il décroche son premier rôle dans "Le mariage forcé" (Molière) en 1953. Stagiaire à la Comédie-française, il entame une carrière dans le théâtre léger, fait du cabaret avec Guy Bedos. Il en oublie le cinéma. La Nouvelle Vague l'ignore: il est alors catalogué acteur burlesque et de boulevard. 

Pourtant, avec Claude Régy, Delphine Seyrig et Jean Rochefort, il va contribuer à populariser dans l'Hexagone les auteurs anglo-saxons comme Edward Albee ou Harold Pinter. Et, s'il apparaît dans des comédies de boulevard, il joue aussi, des années 60 aux années 2000, du Claudel, du Tchekhov ou du Pirandello. Au cinéma, après de timides débuts en 1960, il lui faut attendre une décennie et une bonne vingtaine de rôles avant de se faire remarquer.
 
Il y avait quelque chose d'à la fois poétique et de trivial en lui qui nous happait. Je pense qu'il appartenait à cette race d'acteurs comme Rochefort, comme Noiret, qui dépassaient le naturalisme en cinéma. Charles Dubois, Réalisateur

"Je ne suis qu'un amateur défrayé"...

C'est à partir de 1969 que ses personnages les plus consistants arrivent. On le voit dans "Le diable par la queue" de Philippe de Broca, "Sex-shop" de Claude Berri, "La valise" de Georges Lautner ou "Comment réussir quand on est con et pleurnichard" de Michel Audiard. S'ensuit une intense activité devant les caméras. Il enchaîne (comme par exemple en 1976) jusqu'à cinq films par an, tournant sous la direction de Blier, Labro, Molinaro, Mocky, Sautet, Tavernier, Miller et d'autres.

A son répertoire : "Que la Fête commence", "Dupont Lajoie", "L'imprécateur", "Coup de Torchon", "Tenue de soirée", "Uranus", "Un, deux, trois, soleil", "La Petite Lili", "Les âmes grises" etc. Modeste, il adorait briser le mythe de la vocation du grand acteur : "Je ne suis sensible ni à l'odeur des éponges à maquillage ni à la poussière des coulisses. Je ne suis qu'un amateur défrayé. Je n'ai jamais rien pris au sérieux, je n'ai pas grand-chose à dire et je ne sais pas le dire".

Discret sur sa vie privée - marié à l'actrice Agathe Natanson, il avait un fils d'un précédent mariage -, il aimait le vélo, le jazz et New York. 

Le cinéma français pleure l'un de ses "immortels" 

"On a toujours l'impression que les acteurs qu'on aime sont immortels", a réagi sur BFMTV Patrice Leconte qui avait fait tourner Jean-Pierre Marielle et Jean-Rochefort, ainsi que Philippe Noiret, dans "Les grands ducs" (1996). "Le cinéma français perd son dernier dandy, un immense acteur facétieux, grave, généreux", a souligné l'Adami, qui gère les droits des artistes. 

"La voix, le charisme, les yeux rieurs et le sens du jeu. Toujours juste et inattendu, Jean-Pierre Marielle était un acteur généreux que nous aimions dans chacun de ses rôles, au cinéma comme au théâtre", a souligné pour sa part le ministre de la Culture Franck Riester.
 
"(Il) avait cette gouaille imprévisible, ce grain de folie qui transcendent un immense acteur. Sa voix si reconnaissable par son moelleux et la justesse de sa diction nous entraînait aux frontières d'un génie irremplaçable, à la Serrault, à la Piccoli, à la...Lui." Gilles Jacob, ancien président du festival de Cannes 
Les grandes dates de la vie de Jean-Pierre Marielle

1932: naissance à Paris
1969: "Le diable par la queue", de Philippe de Broca, un de ses premiers succès au cinéma.
1974: "Que la fête commence" de Bertrand Tavernier.
1975: "Les galettes de Pont-Aven" de Joël Seria (première de ses 7 nominations de meilleur acteur aux Césars).
1991: "Tous les matins du monde" d'Alain Corneau, son rôle le plus marquant. Le film obtient 7 Césars mais celui du meilleur acteur échoit à Jacques Dutronc pour "Van Gogh" de Maurice Pialat alors que Marielle était le favori.
1993: 7 d'or du meilleur comédien pour "La controverse de Valladolid" (télévision)
1994: Molière du comédien pour "Le retour" d'Harold Pinter