Culture

La légende du jazz Pharoah Sanders est mort à 81 ans

Pharoah Sanders lors du festival de musique d'Arroyo Seco le 23 juin 2018 à Pasadena en Californie.
Pharoah Sanders lors du festival de musique d'Arroyo Seco le 23 juin 2018 à Pasadena en Californie.
© Photo by Chris Pizzello/Invision/AP

Pharoah Sanders, l'une des figures les plus créatives du jazz, qui avait embrassé l'influence des musiques africaine et indienne, est mort ce 24 septembre à Los Angeles. Il avait 81 ans.

Son label Luaka Bop a annoncé la nouvelle par twitter ajoutant qu'il s'était "éteint paisiblement" à Los Angeles, entouré de sa famille et de ses proches.
Il avait exploré le saxophone jusqu'aux confins de son timbre, puisant dans les traditions orientales, indiennes et africaines pour transformer sa musique en expérience mystique.

Il malmenait ses instruments, usant des embouchures par centaines à force de les ronger, criant dans le pavillon de ses instruments ou les faisant vibrer sous la puissance de son souffle continu, élargissant encore davantage les horizons du free jazz.

Pharoah Sanders est considéré comme l'un des héritiers du grand John Coltrane, mort prématurément en 1967, et dont il avait signé quelques solos agressifs dans le dernier album "Live in Japan", sorti de manière posthume en 1973.

Moins connu que Coltrane ou Coleman

Sanders, qui jouait également de l'alto et du saxophone soprano, ne faisait pas l'unanimité et n'a jamais atteint la popularité de Coltrane ou d'Ornette Coleman, qui voyait pourtant en lui "probablement le meilleur joueur de saxophone ténor au monde".

Le son qu'il produisait, évoluant entre stridence et volupté, l'a consacré comme l'un des maîtres du jazz spirituel. Ce courant, au sortir des sixties, voulait rassembler les sociétés divisées par les tensions raciales, sociales et politiques sur une terre sonore où l'on prêcherait paix et bonheur pour tous dans un joyeux syncrétisme religieux.

Son emblématique "The Creator has a master plan", morceau de près de 33 minutes tiré de son album "Karma" (1969), en est devenu l'un des hymnes: on l'y entend - et on l'y voit, les yeux quasiment révulsés - entrer dans une transe où il semble exorciser ses démons avant d'atteindre une forme d'extase.
 

Né dans une famille modeste


Farrell "Pharoah" Sanders est né le 13 octobre 1940 à Little Rock (Arkansas) dans une famille modeste baptiste. Il joue de la clarinette dans l'orchestre de son école réservée aux Noirs puis fréquente les boîtes blues de la ville, accompagnant des virtuoses de passage comme Junior Parker. En 1959, il déménage à Oakland (Californie), où il rejoint différents groupes de rhythm and blues sous le nom de Little Rock.

Voyage spirituel


Il croise John Coltrane, son idole, qui joue en ville avec le quintet de Miles Davis. Il a alors une idée fixe, rejoindre New York, où il arrive en 1961. Il y vend son sang pour survivre, dort dans le métro jusqu'à sa rencontre avec Sun Ra, mystérieux pianiste et compositeur de jazz, passionné par l'égyptologie et les ovnis.

Sun Ra et Coltrane l'intègrent à leur groupe et il prend un nouveau nom, Pharoah. Après la mort de Coltrane, Pharoah Sanders continuera d'enregistrer en leader.
 

"Mon son est grave: beaucoup parmi les jeunes ont un son éclatant mais, moi, j'aime qu'il soit grave avec plus de rondeur, de profondeur et de ressenti", dit-il en 1996 au San Francisco Chronicle.

Sanders, reconnaissable entre tous avec son long bouc devenu blanc et son fez, fait une brève incursion dans la pop en 1971 avec son album "Thembi", en hommage à sa femme.
 

Mais c'est surtout en dehors des États-Unis qu'il trouve son inspiration. En 1969, il s'inspire du mysticisme africain, en particulier du soufisme, dans "Jewels of Thought".
 


Des années plus tard, il collabore dans "The Trance of Seven colors" avec Mahmoud Guinia, musicien marocain maître de la musique gnawa. En 1996, son album "Message from Home" explore la musique traditionnelle ghanéenne.
 


Il s'intéresse également aux musiciens indiens comme Bismillah Khan qui fit connaître le shana, sorte de hautbois joué dans les processions indiennes, et Ravi Shankar, qui popularisa le sitar. "Je veux emmener les gens en voyage spirituel; je veux les bousculer, les stimuler. Puis les ramener sur terre, sereins", disait-il.

Même si sa production a légèrement ralenti dans les années 1990, Sanders continue ses tournées et ses collaborations jusque dans les années 2000. Au milieu des années 2010, il découvre une composition du britannique Sam Shepherd, dit Floating Points, et lui demande de collaborer avec lui. Il en sort un album enregistré courant 2019 intitulé "2021’s promises" enregistré avec le London Symphony Orchestra.
 
Le jeune compositeur britannique rappelle la belle amitié qui le liait avec Pharaoh Sanders sur un post Instagram "j'ai eu tellement de chance de connaître cet homme et nous sommes bénis  d'avoir son art qui restera avec nous pour toujours. Merci Pharoah".