Aurillac aime les artistes de rue et le prouve. Pendant quatre jours, la préfecture du Cantal (Auvergne) offre ses rues aux compagnies de passage. Elles viennent gratuitement de toute l'Europe pour remplir d'étoiles les yeux des passants. Et ce miracle de poésie dure depuis 34 ans.
"Nous sommes un peu les mal-aimés de la Culture. Nous ne touchons aucun argent de l'Etat et nous n'intéressons pas les grands médias. C'est le public qui nous fait vivre et seulement lui ", constate Mathilde avec un grand sourire.
Sa compagnie
Bluesomatic propose aux spectateurs "un spectacle mécanique, musical et explosif", en fait une expérience ahurissante. S'y mêlent l'homme et la machine dans un cocktail musical déjanté qui laisse le spectateur sans voix. Un squellette tient la batterie dans un brouillard artificiel pendant que des riffs de guitares éléctriques font monter une tension qui va toujours crescendo. Un blues façon Hendrix qui vous masse le coeur.
On se laisse séduire. C'est neuf, audacieux, sans équivalent.
La compagnie est installée à quelques kilomètres du centre-ville d'Aurillac, dans un parc ceinturé par des villas et autres HLM. C'est le Festival "off" implanté dans une citée baptisée "Freneza" pour l'occasion. Parce qu'Aurillac, qui fait déjà beaucoup, ne peut accueillir tout ses invités dans un même espace.
200 000 personnes attendues... et aucun ministre
Les chiffres en imposent : 667 compagnies de passage (69 viennent de l'étranger), 815 spectacles annoncés, plus de 1000 représentations par jour (certaines compagnies jouent plusieurs fois dans une journée ) pour un public qui, à l'issue du Festival, le 24 août prochain, devrait atteindre plus de 200 000 personnes. C'est plus de trois fois la population d'Aurillac !
Le charme de ce Festival, c'est l'ambiance bon-enfant qui règne et qui ajoute au plaisir des découvertes artistiques dans une ville débarassée de toute bagnole.
Ici, on chercherait en vain un ministre ou une équipe de télévision parisienne.
Les arts de la rue seraient-ils victimes d'un certain mépris de "nos élites" ? C'est que nous ne sommes pas à Avignon. Ici, la Cour d'Honneur est dans chaque mètre de trottoir occupé. Et le public semble heureux comme un pape.
Les verbes ne portent pas la cravate et l'audace n'est pas subventionnée. Les décors proviennent de chez bric et broc, quant aux costumes, rafistolés et improbables, ils sont une composition colorée signée Emmaüs.
A Aurillac, les cigarettes sentent parfois bizarre et, visiblement, on préfère la bière au vin millésimé et les parts de pizza au foie-gras. Les seuls bouchons observés sont des embouteillages de poussettes. Les habitants qui ne prisent pas le Festival quittent la ville ou ferment la fenêtre.
Simplement.
"Un état d'esprit légèrement transgressif"
Le Festival a grandi sous les meilleures auspices depuis 1986, année de sa création par le metteur en scène
Michel Crespin.A cette époque, à peine sept compagnies de théâtre sont à l'honneur.
Le Festival, qui possède un statut associatif, aura connu des personnalités prestigieuses à sa tête. Citons
Catherine Tasca, en 2011, ex ministre de la Culture sous le gouvernement de Lionel Jospin et
Louis Joinet de 2005 à 2010, fondateur du Syndicat de la magistrature et l'un des plus grands experts indépendants auprès du Comité des droits de l’homme de l’
ONU.
Frédéric Remy, le nouveau directeur du Festival, vibrionne de passion pour son enfant chéri :
"Les artistes , professionnels et amateurs ont la possibilité, ici, de présenter des spectacles ou des performances en résonnance avec l'espace public, sans la menace du rejet. Ces arts croisés, inopinés ou diablement préparés trouvent ici un large auditoire, hétéroclite, éphémère ou effrené, réservé ou exubérant. Cette fréquentation singulière est d'une diversité rare dans le champ du spectacle vivant. Cette communauté éphémère qui se construit durant quatre jours est porteuse d'un état d'esprit vif et légèrement transgressif (sic), une sorte d'humanité active, une convivialité révélée et une vigueur artistique décidément pas pareille".
"Notre pèse qui êtes mon Dieu"
Les murs de la ville sont recouverts d'affiches posées sur des supports en carton. Il y en a partout : sur les arbres, les vitrines, dans les mains des statues, aux balcons des rez-de-chaussée, elles font concurrence avec les panneaux officiels de signalisation.
L'oeil ne sait plus où donner de la pupille. Quelques heures avant le moment crucial, des artistes en tenue de scène hameçonnent le public avec des flyers. Nous nous arrêtons sur un spectacle
"Avis de décès", ou l'histoire de Siméon, " ou le croque-mort qui rêvait d'être marin".
Goobi, c'est son nom, jongle avec les paradoxes existentiels sur la mort, un chapeau-melon vissé sur la tête et avec un air doux et résigné qui évoque Charlie Chaplin dans "Les Feux de la rampe". Trente minutes d'émotion.
Avec "Croissance reviens", Alessandro Di Giuseppe égratigne avec une belle santé la société de consommation. Habillé en homme d'église couvert de logos détournés, il dénonce les absurdités désastreuses de nos fièvres acheteuses avec une acidité décapante.
Extrait de sa prière :
Notre pèse, qui est mon Dieu,
Que ton don soit sanctionné,
Que ton règne tienne,
Que ta volupté nous endette,
Nique la terre comme le ciel,
Vends-nous cher aujourd'hui
Notre pain de Carrefour...
Jeanne d'Arc porte plainte
Un peu plus loin,
la Compagnie Colegram avec "Descendre de Jeanne" propose une réhabilitation de Jeanne d'Arc pour
"bouter hors de nos têtes les mythes, récupérations et idées reçues qui la poursuivent". On lève un sourcil curieux sur un sujet si brûlant. L'actrice nous promet que
"Jeanne d'Arc porte plainte et ça va chauffer !" On la croît sur parole.
Il faut aussi mentionner
Triade Nomade, un couple d'artistes venus d'Espagne et qui nous conte une histoire d'amour avec des chansons fortement ancrées dans notre ADN. "Le Petit bal perdu", "A bicyclette", "La bohème" en font partie. Elles tissent un joli récit avec, en toile de fond, le sort méconnu des orgues de barbarie au fil du temps. On apprend en chantant. Le public, peu à peu, fredonne ces airs mille fois écoutés et dont la puissance émotionnelle n'a subit aucun dégât en dépit des années.
Notre plaisir est leur raison
Ce ne sont là que quelques pépites de la fabuleuse programmation de cette cuvée 2019. Il faut se perdre dans les rues, revenir sur ses pas, se laisser tenter, se tromper et essayer à nouveau avec l'émotion comme seul GPS.
Chaque spectateur-badaud compose son menu et, si tout n'est pas de qualité égale, rien, jamais, n'est indigeste et cela n'a de toute façon aucune importance. Parce que les artistes proposent leur coeur dans ces spectacles ébouriffants.
Il convient de les honorer d'un sourire, d'une petite pièce ou d'un billet. Avant tout, notre plaisir est leur raison de vivre.
Surtout, la plupart de celles et ceux qui se produisent à Aurillac travaillent "au chapeau", c'est à dire à l'appréciation du public. C'est le spectateur qui estime combien donner à l'issue de la représentation.
Gérard, citoyen belge, est un assidu du Festival International de Théâtre de Rue. Il confesse venir chaque été depuis quatre ans et affirme avoir un budget de 20 euros par jour, uniquement pour les artistes du spectacle.
" Je donne rarement plus de deux-trois euros par représentation, dit-il.
C'est qu'il en faut pour tout le monde ! Mais c'est incroyable de voir tout ce qu'on nous propose. Vous savez, je viens avec ma femme et nous serons là chaque année, enfin chaque année.... Disons tant que nos jambes nous porteront !"
Le Festival Internationnal de Théâtre de Rue d'Aurillac est un miracle annuel.