Culture

Le Goncourt des lycéens "réconcilie avec le scolaire" les classes professionnelles

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Participer au Goncourt des lycéens, c'est non seulement "la classe internationale" pour les élèves du lycée professionnel Roland-Garros à Toulouse, mais aussi un bon outil pédagogique afin de se "réconcilier avec le scolaire".

"Le début du livre, il est grave intéressant, mais après Madame, deux pages entières sur un mec qui boit un café, ça va !", lance Fatima, hilare, à son enseignante.

Dans l'ambiance électrique du CDI (Centre de documentation et d'information), ils sont 24 élèves excités, livre à la main, à bavarder, blaguer sur les personnages, débattre du style des auteurs. "Des discussions que je n'aurais jamais cru possibles avant", confesse leur professeure de français-histoire-géo Chloé Cazenabe-Marois.

Comme 57 autres classes, la terminale Gestion et administration du lycée Roland-Garros participe au Goncourt des lycéens. Mais ses élèves font presque figure d'exception au milieu des 2.000 jurés, car seuls six lycées professionnels y participent.

Alors que d'habitude "il faut sortir les rames pour les faire lire" --certains n'ont jamais lu un livre entier--, maintenant les élèves "se disputent à la récré sur la qualité des bouquins", s'amuse leur enseignante. Heureux de travailler sur des auteurs "bien vivants", ils ont déjà lu plusieurs livres. Jusqu'à neuf pour certains.

"C'est une expérience très valorisante, c'est +la classe internationale+ comme ils disent", renchérit-elle.

Ce véritable marathon (deux mois pour lire 15 livres) améliore leur "rapidité de lecture, leur compréhension des textes, même dans d'autres matières", estime la professeure de français qui emmène ses élèves lire en extérieur pendant leur six heures hebdomadaires.

Aujourd'hui, c'est réunis en petits groupes autour des tables du CDI que les élèves détermineront trois questions à poser directement aux auteurs la semaine suivante, lors de rencontres régionales.

Le moment idéal pour faire passer quelques notions de littérature. "Cette question, c'est vraiment bien, effectivement pourquoi est-ce qu'Inès Bayard commence par la fin de l'histoire ?", dit-elle à propos du livre "Le malheur du bas": "En littérature, ça s'appelle une prolepse".

- 100% de réussite au bac -

Une semaine plus tard, les élèves, enthousiastes, acclament leurs auteurs préférés sur scène. Au moment de poser leurs questions, "c'est le stress" de s'adresser à cet auditoire d'environ 200 personnes. Et même si certains bafouillent un peu, ils sont "très fiers" de l'avoir fait.

"Les élèves de lycée pro ont des questions qui sont beaucoup plus incisives, beaucoup plus dans le concret", juge Luc Marchet, coordinateur du Goncourt des lycéens pour la région Sud.

Lui-même ancien enseignant d'une classe professionnelle "carrosserie-pilotage des systèmes de production" ayant participé au Goncourt, il juge que "ça leur apporte énormément sur le plan scolaire".

"A l'écrit, ils vont se bonifier car le processus du Goncourt leur apprend à argumenter, écouter, communiquer. A l'oral aussi, ils vont devoir convaincre, notamment pour ceux qui seront élus délégués".

Un travail qui va les "réconcilier avec le scolaire" et porter rapidement ses fruits : la classe de M. Marchet avait affiché 100% de réussite au bac cette année-là et 50% de mentions, "beaucoup plus que d'habitude".

Mais le gain majeur pour les élèves, c'est qu'ils en ressortent "décomplexés". "C'est une véritable prise de conscience de leur potentiel, ils s'aperçoivent qu'ils peuvent parler d'égal à égal avec leurs pairs ou des auteurs".

A la séance de dédicaces qui suit, Inès n'hésite pas une seconde, depuis qu'elle a appris l'adaptation au cinéma de "La vérité sort de la Bouche du cheval", son coup de coeur: elle va demander directement à l'auteure de la prendre dans son film !

"Je lui ai donné mon mail", explique en riant Meryem Alaoui, charmée par "le culot" de la jeune fille. "Je suis ravie de voir que certains qui n'avaient jamais lu avant aiment mon livre. En tant qu'auteure, ça me rend très heureuse !"

Chloé Cazenabe-Marois se réjouit que cette "expérience d'enseignement moins conventionnelle" déclenche chez quelques-uns le goût de la lecture, alors que certains arrêteront les études l'année prochaine.

Elle sort son portable et montre, satisfaite, d'attendrissants messages envoyés par ses élèves. "Bonjour Madame, je voulais vous dire que je viens de finir le livre que Nora m'a donné mardi", lit-elle, "Il m'a beaucoup plu, il m'a donné beaucoup d'émotions. C'est vraiment un livre que j'ai aimé. Merci et bonne nuit".