Culture

Le mouvement pro-IVG argentin se fait une place à Cannes

Le réalisateur argentin Juan Solanas, à Montevideo le 4 mai 2019
Le réalisateur argentin Juan Solanas, à Montevideo le 4 mai 2019
afp.com - MIGUEL ROJO

L'élan des Argentines réclamant le droit à l'IVG a été brisé en 2018 par la résistance de l'Eglise: un documentaire de Juan Solanas, qui sera présenté samedi en sélection officielle à Cannes, offre un regard engagé sur ce combat.

Juan Solanas, 52 ans, se dit athée mais assure que si Dieu existe, il porte un foulard vert, emblème de la lutte pour la légalisation de l'avortement qui a embrasé le pays du pape François en 2018.

"J'ai grandi dans une famille athée, bien que ma grand-mère paternelle était très croyante. Je respecte les croyances, mais il est médiéval et violent de les imposer à des personnes qui pensent autrement, plaide-t-il. Parler de la défense des deux vies quand une femme meurt par semaine lors d'avortements clandestins...".

Pour son film documentaire "Que sea ley" (Une loi, vite!), il a parcouru pendant huit mois l'Argentine, un pays cinq fois comme la France, pour recueillir des témoignages dans les provinces les plus éloignées de la capitale Buenos Aires.

En Argentine, le projet de loi a été adopté par la Chambre des députés, puis rejeté par le Sénat.

- 3e fois à Cannes -

"J'ai ressenti de la colère, de l'indignation", confie dans un entretien avec l'AFP Juan Solanas, dont le père, sénateur, a voté en faveur du texte. Fernando "Pino" Solanas, 83 ans, est également cinéaste, un de ses films, "Le Sud" (1988), a été sélectionné à Cannes.

"La nuit du vote au Sénat, j'étais transi par le froid, la pluie, la caméra a failli se casser. Mais je suis resté fasciné par le talent, la vigueur, et la créativité du mouvement vert", relate Solanas.

Juan Solanas a vécu 37 ans en France, où ses parents se sont réfugiés pendant la dictature. C'est à Paris qu'il a grandi et qu'il s'est forgé des convictions, dans un pays qui a légalisé l'IVG en 1974.

Depuis 5 ans, il vit à Montevideo, où le Rio de la Plata le sépare encore de son pays natal. "J'ai toujours voulu retourner (en Argentine). Le déracinement est dur. Et de manière naïve, je pensais qu'on pouvait y avorter".

L'Argentine est un pays de contradictions. L'avortement est illégal mais le mariage homosexuel a été légalisé en 2010, avant la France et de nombreux pays développés.

- "Amoureux" -

"J'ai été ému de voir à la télévision ce mouvement de femmes, merveilleux, super-puissant. Je suis tombé amoureux, cela a été un choc. Les femmes sont incroyables", dit Juan Solanas, marié avec une Argentine, avec qui il a eu deux enfants de 10 et 12 ans, nés à Paris.

Les mobilisations féministes dans les rues de Buenos Aires ont pris en 2017 et 2018 une ampleur inédite, avec comme apogée les rassemblements devant le Parlement, pendant l'examen du projet de loi par les deux chambres.

Le réalisateur franco-argentin se défend d'avoir réalisé un pamphlet et souligne qu'il donne aussi la parole aux opposants à la légalisation de l'avortement, qui arborent un foulard bleu ciel.

Il avait jusqu'ici privilégié la fiction, mais la fibre politique a pris le dessus. "Ma mère et mon père ont milité toute leur vie. Lui, ils ont failli le tuer. Avec ma mère, j'ai vécu dans la clandestinité. La nuit du coup d'Etat (de 1976), plusieurs personnes que je connais sont mortes".

Son premier succès est "L'homme sans tête", pour lequel il a reçu le prix du jury du court-métrage à Cannes (2003) et le César du meilleur court-métrage (2004).

Il a réalisé deux long-métrages, "Nordeste" (2005) avec Carole Bouquet, sélectionné à Cannes dans la catégorie Un certain regard, et "Upside Down" (2012).

Avec "Que sea ley", Juan Solanas amorce un retour vers ses racines, de manière spontanée et passionnée.