Culture

Littérature : disparition de John le Carré, maître britannique du roman d'espionnage

Le romancier britannique, ici en août 2008 dans sa maison de Cornouailles, a publié 25 romans et vendu plus de 60 millions de livres dans le monde.
Le romancier britannique, ici en août 2008 dans sa maison de Cornouailles, a publié 25 romans et vendu plus de 60 millions de livres dans le monde.
AP

Le maître britannique du roman d'espionnage John le Carré, qui a vendu plus de 60 millions de livres dans le monde, est décédé à l'âge de 89 ans d'une pneumonie. Le romancier britannique, ancien agent des services britanniques, racontait aussi bien les coulisses de la Guerre froide, les travers de la mondialisation, l'exploitation par de grands groupes de l'Afrique que le Brexit. Retour sur son oeuvre.
 

"C'est avec une grande tristesse que je dois annoncer que David Cornwell, connu dans le monde sous le nom de John le Carré, est décédé après une courte maladie (non liée au Covid-19) en Cornouailles samedi soir, le 12 décembre 2020. Il avait 89 ans." C'est par ces mots que l'agent du romancier, Jonny Geller, PDG du groupe Curtis Brown, dans un communiqué a annoncé la mort d'un des géants de la littérature populaire mondiale.
 



John le Carré a fortement influencé la littérature et la culture populaire. Il a écrit vingt-cinq romans et un volume de mémoires, "The Pigeon Tunnel" (2016). Parmi ses succès, plusieurs ont connu une adaptation sur grand écran ou pour la télévision, à l'image de "La Taupe" en 2011, avec l'acteur britannique Gary Oldman dans le rôle-titre.

"Ses personnages étaient profonds et habilement construits... Jouer le rôle de George Smiley a été un des sommets de ma carrière. Nous sommes nombreux à beaucoup lui devoir", a déclaré l'acteur dans un communiqué.

Un ancien espion de sa Majesté


Il s'était inspiré de sa carrière d'agent secret. Lorsqu’il était étudiant à Oxford, il espionnait ses camarades dont il pensait qu’ils étaient susceptibles d’être recrutés par les Soviétiques. La carrière de John le Carré comme espion est cependant rapidement ruinée par l'agent double britannique Kim Philby qui révèle au KGB en 1964 la couverture de nombreux de ses compatriotes. John le Carré, David Cornwell de son nom véritable, doit alors démissionner du MI16.

Mais coutumier de l'auto-dérision, il confessera plus tard avoir été de toute façon un mauvais espion.
 
Le romancier, John le Carré, de son vrai nom David John Moore Cornwell, fut un espion britannique. Les débuts de sa carrière de romancier, ici en octobre 1965, servaient de couverture à ses activités clandestines.
Le romancier, John le Carré, de son vrai nom David John Moore Cornwell, fut un espion britannique. Les débuts de sa carrière de romancier, ici en octobre 1965, servaient de couverture à ses activités clandestines.
AP/ ARCHIVES

Son succès planétaire vint après la parution de son troisième roman, "L'Espion qui venait du froid" (1964), qu'il écrivit à 30 ans, "mangé par l'ennui" que ses activités de diplomate à l'ambassade britannique de Bonn en Allemagne lui procuraient.


Romancier, une couverture d'agent secret


En réalité - il ne l'avouera qu'en 2000 - ce poste n'était qu'une couverture à son véritable travail d'espion pour le compte des services secrets britannique (le MI6).


Le roman, vendu à plus de 20 millions d'exemplaires dans le monde, raconte l'histoire d'Alec Leamas, un agent double britannique, passé en Allemagne de l'Est. Son adaptation au grand écran, avec Richard Burton dans le rôle titre, marque le début d'une longue collaboration avec le cinéma et la télévision.


C'est dans les années 70 qu'apparaît au premier plan le héros favori de Le Carré, le timide George Smiley, souvent considéré comme l'archétype de l'anti-James Bond: rigide, paranoïaque mais à l'intelligence acérée, "il ressemblait à un crapaud. Court et trapu, il portait des lunettes à verres épais qui lui grossissent les yeux", le décrit l'écrivain dans "Chandelles noires" (1962).


Dans "La Taupe" (1974), premier volet d'une trilogie dont les intrigues s'imbriquent comme des poupées russes, ce redoutable officier des renseignements va démasquer une taupe soviétique infiltrée parmi sa hiérarchie.


Les suites, "Comme un collégien" (1977) et "Les gens de Smiley" (1979), deviennent des succès de librairie et sont adaptées à la télévision par la BBC et au cinéma avec Gary Oldman dans le rôle de Smiley.
 

Une oeuvre critique des effets de la mondialisation


Avec la fin de la Guerre froide en 1991, John le Carré, se met à brocarder les dérives du nouvel ordre mondial construit sur les ruines du mur de Berlin: mafia, trafic d'armes et de drogue, blanchiment d'argent et terrorisme.


Son 18ème roman, "La constance du jardinier" dénonce les abus des multinationales pharmaceutiques dans un Kenya post-colonial "pillé, corrompu et en pleine déliquescence". En 2005, dans une adaptation au cinéma de "La constance du jardinier", Ralph Fiennes a incarné le diplomate britannique enquêtant sur la mort de sa femme. Rachel Weisz a remporté un Oscar pour son rôle d'épouse militante au destin tragique. 

 
Les acteurs Ralph Fiennes et Rachel Weisz prennent la pose lors de la première de "La constance du jardinier", le 8 août 2005 à New York. Le film est adapté du roman de John le Carré. Le romancier y dénoncait l'activité des multinationales pharmaceutiques sur le continent africain.
Les acteurs Ralph Fiennes et Rachel Weisz prennent la pose lors de la première de "La constance du jardinier", le 8 août 2005 à New York. Le film est adapté du roman de John le Carré. Le romancier y dénoncait l'activité des multinationales pharmaceutiques sur le continent africain.
AP/Stuart Ramson



Dans "Un traître à notre goût" (2011) ou encore dans une "Vérité si délicate" (2013), l'écrivain livre une satire féroce contre les maîtres du monde aux manoeuvres depuis les salons tamisés des ambassades, des ministères et des banques.

John le Carré, dont les livres occupent les têtes de gondole dans les aéroports du monde entier, était un homme jaloux de son intimité, préférant les falaises de sa maison en Cornouailles aux mondanités du monde littéraire.



Un europhile et un francophile


Il y a quelques années, il avait engagé deux détectives dans l'idée de démarrer une autobiographie, les sommant de rassembler "un dossier" sur lui et sa famille, pour établir la vérité. "Parce que je suis un menteur, élevé pour ça, entraîné à ça par un service qui ment pour vivre" et réinventant constamment sa propre vie, dit-il leur avoir expliqué. Mais ils reviennent bredouilles.

Il se résout à l'exercice en 2016 avec la publication de quelques souvenirs dans "Le tunnel aux pigeons". Il remonte ainsi à sa petite enfance pour expliquer la colère qui l'habite: né le 19 octobre 1931 à Poole, petite station balnéaire du sud de l'Angleterre, il est abandonné à 5 ans par sa mère à un père tyrannique doublé d'un escroc dont il fera le portrait à peine déguisé dans "Un pur espion" (1986).


Le Brexit : "une folie"


En 2011, il avait légué toutes ses archives à la bibliothèque de Bodley fondée au début du XVIIe siècle à Oxford, où il étudia les langues dans les années 1950.
"Pour Smiley, comme pour moi, Oxford est notre maison spirituelle", explique-t-il. "Et même si j'ai le plus grand respect pour les universités américaines, la bibliothèque de Bodley est l'endroit où je reposerais le plus heureux possible".

Dans son dernier roman, "Retour de service", paru en octobre 2019, l'europhile et francophile John Le Carré dressait un portrait sans concessions du Premier ministre Boris Johnson dépeint en "porc ignorant" et qualifiait le Brexit de "folie".