Culture

Michel Legrand : "Pour être libre il faut s'imposer des contraintes"

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Entretien avec Michel Legrand réalisé par Jean-Baptiste Urbain et Guillaume Gouet en février 2017. © TV5MONDE

Le compositeur français Michel Legrand est décédé le 26 janvier 2019 à l'âge de 86 ans. TV5MONDE l'avait rencontré en février 2017 à l'occasion de la sortie de son premier disque classique. Entretien.

Le compositeur connu pour ses musiques de film et pour ses disques de jazz revenait en 2017 à ses premières amours avec "Concerto pour piano, Concerto pour violoncelle".
A 85 ans, alors qu'il continuait de jouer ses musiques dans le monde, il disait boucler la boucle en composant ses premiers concertos.
Extraits de la rencontre avec Jean-Baptiste Urbain et Guillaume Gouet.


Pourquoi aimez-vous voyager ?

Michel Legrand : J'adore voyager beaucoup. J'aime la musique, les orchestres, j'aime jouer. Chez moi, je ne peux inviter que 5 ou 6 personnes, je suis donc obligé de jouer dans des grandes salles où plusieurs milliers de personnes viennent, on peut payer un orchestre et faire une grande soirée. C'est pour ça qu'on va loin, pour jouer de la musique pour beaucoup. (...)

C'est rare les mauvais musiciens. Qu'ils soient violonistes, violoncellistes, trompettistes, ils travaillent leur instrument, ce sont tous des bons joueurs. C'est jamais une catastrophe un orchestre, et il y a un chef. Et s'il y a un élément qui s'affaisse tout doucement...

En France, on ne peut pas virer les gens dans un orchestre avant l'âge de la retraite normal, c'est un grave défaut. Et dans les orchestres français, il y a parfois 5 ou 6 musiciens qui sont trop vieux, qui ne jouent plus très juste, c'est terrible parce que ça détruit la musique et ça détruit les orchestres. Je prépare un film écrit par Didier van Cauwelaert sur ce sujet, avec Pierre Richard dans le rôle du chef d'orchestre et Olivier de Kersauson dans le rôle du commissaire de police.

Comment composez-vous vos programmes de concerts symphoniques ?

M. L. : Jusqu'à aujourd'hui je n'ai écrit qu'un concerto pour violoncelle pour Henri Demarquette, et puis un concerto de piano pour moi. (...)

Aujourd'hui ce qui sort naturellement de moi ce sont des oeuvres symphoniques, ce qui ne m'empêche pas de préparer la musique du nouveau film de Xavier Beauvois, ça va être une oeuvre classique, vraiment.

On ne peut pas être libre et faire n'importe quoi. Pour être libre il faut s'imposer des contraintes terribles. C'est le style ! Le style est fait de contraintes. On imagine dans quelle pâte musicale on va travailler, comme un sculpteur, et ensuite on fait un ouvrage dans le style qu'on a décidé. (...)

Pourquoi écrire pour soi ? Parce que c'est la musique que j'aime entendre que j'écris. Je n'ai pas un style en particulier. On ne peut pas dire c'est du Legrand comme on dit c'est du Mozart.

J'écris selon mon inspiration, selon mon désir, selon mon envie . Vous savez quand on débute, c'est la chose principale de la vie. Il faut débuter tout le temps, moi je débute.
Quand on débute, on a toutes les audaces, on ne sait pas très bien ce qu'on fait. Et c'est la merveille de la vie. (...)
 

Je travaille mon piano tous les jours, si on veut être pianiste, il faut travailler tous les jours. C'est comme quand on respire, quand on marche.
Michel Legrand


Et pourquoi un concerto pour violoncelle ?

M. L. : Henri Demarquette est venu me voir et m'a demandé de lui écrire un concerto. Comme je connaissais très bien le soliste, un homme admirable, j'ai accepté, j'ai écrit.
Alors maintenant d'autres solistes m'appellent et me demandent la même chose, je réponds "avec joie". C'est formidable ça ! (...)


Ce retour aux sources classiques aujourd'hui, comment l'expliquez-vous ?

M. L. : Moi j'aime la musique, j'aime toutes les musiques. Et quand je sors du conservatoire, des mains de Nadia Boulanger, d'Henri Challan, des mains de grands maîtres comme ça, je veux exister dans toutes les disciplines musicales, c'est très ambitieux je sais.

Mais je m'y tiens, je suis orchestrateur, arrangeur célébre dans les années 1950, et puis je commence à être las d'orchestrer pour les autres. Alors je change de crèmerie, j'arrête en pleine gloire, je quitte ce système puis je rentre dans le cinéma français de la nouvelle vague.

Au bout de dix ans, j'en ai "jusque là" de la nouvelle vague, j'arrête en pleine gloire et je pars aux États-Unis. Je m'installe à Los Angeles, je travaille beaucoup là-bas, je fais beaucoup de films, jusqu'en 1985 où je reviens un peu à Paris. C'est par cycles...

Après je fais du cinéma comme metteur en scène, des comédies musicales, tout en jouant du jazz par-ci par-là, et même un peu partout, car j'aime beaucoup jouer du jazz, j'adore improviser ! Et aujourd'hui, c'est la musique symphonique...
Il faut boucler la boucle.
 

La vie, l'amour, la musique, le travail, c'est une jouvence.
Michel Legrand


Vous êtes l'homme aux oscars, un musicien connu, vénéré, mais ne souffrez-vous pas de ne pas être reconnu par vos pairs en France dans le milieu de la musique classique ?

M. L. : C'est parce que je n'ai pas écrit beaucoup de musique classique. À tort les gens considèrent que la musique de cinéma n'est pas de la musique classique, mais ce n'est pas autre chose, vous savez.

Aujourd'hui la musique contemporaine s'est essouflée, s'est arrêtée, donc ils vont chercher dans la musique de cinéma où il y a des oeuvres tout à fait épatantes.


Quels sont vos projets?

M. L. : Je n'ai pas un oeil en arrière. Le passé, j'y repense avec joie, surtout mon histoire d'amour avec Macha mon épouse (ndlr : l'actrice française Macha Méril), dont j'ai fait la connaissance il y a 50 ans, c'est un bouleversement énorme, un bonheur incroyable.

Et puis au jour le jour, je continue, j'embrasse les projets. Je vais en réaliser beaucoup, je le sais. La vie, l'amour, la musique, le travail, c'est une jouvence, on sort de soi. Si c'est pas mal, bien ou même très bien, ça vaut le coup d'être vécu."

Le chroniqueur de TV5Monde, Jean-Baptiste Urbain parle du musicien et du compositeur :

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