Culture

NIOFAR, le festival qui décolonise les arts et les imaginaires

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Festival décolonial des arts visuels et performatifs, la sixième édition de NIOFAR se tient du 2 au 8 juin, à Paris, avec comme principale thématique le genre. En ouverture du festival, Mehammed Mack, professeur associé au Smith College, et Ludovic-Mohamed Zahed (consultant en psychologie, éditeur associé, et imam fondateur de la première mosquée inclusive d’Europe), échangeront sur « L’islam et l’homosexualité ». Durant une semaine, conférences, rencontres littéraires, projections-débats, performances photos et vidéos alterneront dans quatre lieux différents de la capitale. 

En wolof, l’une des principales langues parlées au Sénégal, Nio Far signifie « tous ensemble », et « on est ensemble ». En choisissant de nommer ainsi le festival dont ils sont les initiateurs, Pier Ndoumbe, danseur et chorégraphe camerounais, et Franck Dribault, comédien et chanteur lyrique français, entendaient montrer, d’emblée, leur engagement et leur attachement à l’altérité.

Construire une citoyenneté plus inclusive

A travers l’association La Tribu, qu’ils créent en 1993, ils mettent sur pied des activités artistiques, culturelles et pédagogiques, destinées à aider le plus grand nombre, notamment les jeunes, à acquérir les outils nécessaires à la construction d’un monde meilleur. « La Tribu, précisent-ils, n’envisage pas l’art comme un artifice, mais comme une véritable ressource, une nourriture indispensable à tous. »

Franck Dribault et Pier Ndoumbe, fondateurs du festival NIOFAR.
Franck Dribault et Pier Ndoumbe, fondateurs du festival NIOFAR.
©D.R.

Conscients des tabous et des non-dits de l’histoire coloniale française, depuis les traites négrières jusqu’à la formation de l’Empire colonial français, Pier Ndoumbe et Franck Dribault choisissent les arts pour aider à la construction d’une citoyenneté plus inclusive. Désireux d'élargir leur public, tout en répondant au défi de décoloniser les arts et les imaginaires, les deux hommes lancent NIOFAR en 2013, un festival qui se veut un pont entre l'Europe et l'Afrique, et qui se tient chaque année à Paris d'abord, puis à Dakar, au Sénégal, ensuite.

La « race » n’existe pas mais des groupes et des individus font l’objet d’une «racisation », d’une construction sociale apparentée à une définition historique et évolutive de la « race ».

Leïla Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès

A l’instar de l’association « Décoloniser les arts », qui l’affirme dans un ouvrage collectif intitulé Décolonisons les arts !, paru récemment, aux éditions de l’Arche, NIOFAR ambitionne « d’identifier les causes des absences, dénis, oublis, et points aveugles dans la représentation des racisé.e.s, et dans les formes de narration, de méthodologie ou de formation dans les institutions artistiques et culturelles, au cinéma, au théâtre, dans la danse, la musique, les arts vivants, et les musées. »

Racisée, racisé, racisation : que signifient ces notions ?
La « race » n’existe pas mais des groupes et des individus font l’objet d’une « racisation », d’une construction sociale apparentée à une définition historique et évolutive de la « race ». Les processus de racisation sont les différents dispositifs – juridiques, culturels, sociaux, politiques – par lesquels des personnes et des groupes acquièrent des qualités (les Blancs) ou des stigmates (les « autres »). Blanc/Non-Blanc : c’est un processus de racisation qui a conduit à la création du « Blanc » et de la « Blanche », et cette couleur est progressivement devenue un marqueur social et culturel associé à des privilèges et des droits. 
Décolonisons les arts !, sous la direction de Leïla Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès, L'Arche.

NIOFAR se penche sur la question du genre

Dès le départ, les fondateurs du festival Niofar font le choix de privilégier la parole des racisé.e.s. Une démarche dont l’objectif essentiel est de lutter contre les privilèges blancs, tous les privilèges. « Ce qui, précise Pier Ndoumbe, ne nous empêche pas de programmer des Blancs. D’ailleurs, l’un de nos artistes fétiches n’était autre que feu le cinéaste français René Vautier. Tous nos amis.es blancs restent de grands alliés.es. Notre ennemi commun étant le grand capitalisme, ultralibéral, raciste et misogyne, qui, de notre point de vue, démarre au 16ème siècle. » Farouches partisans d’une répartition des richesses juste et équitable, Pier Ndoumbe et Franck Dribault se définissent également comme antiracistes, anticapitalistes, anticolonialistes, anti-homophobie... 

Pour cette sixième édition, le festival NIOFAR se penche sur la question du genre. Une question complexe, qui a ravivé en 2011 les inquiétudes des milieux catholiques français, lorsque le ministère de l’Education a annoncé l’introduction du concept de genre dans certains manuels scolaires. A l’époque, quatre-vingt députés UMP – devenu en 2015 le parti Les Républicains – exigent dans une lettre adressée à Luc Chatel, alors ministre de l’Education nationale, le retrait des manuels scolaires qui expliquent « l’identité sexuelle » des individus autant par leur sexe biologique que par le contexte socio-culturel.

Dans cette missive, ces parlementaires estiment que les manuels de sciences de la vie et de la terre de classe de première, font référence à « la théorie du genre ». « Selon cette théorie, écrivent-ils, les personnes ne sont plus définies comme hommes et femmes mais comme pratiquants de certaines formes de sexualités : homosexuels, hétérosexuels, bisexuels, transsexuels. » Et toujours selon ces mêmes parlementaires, il s’agit là d’une « théorie philosophique et sociologique qui n’est pas scientifique, qui affirme que l’identité sexuelle est une construction culturelle. »

La construction de l'identité sexuelle

Aujourd’hui encore, de tels arguments sont toujours parmi les plus avancés par les contempteurs du genre. Leur crainte : la négation de l’individu au profit de sa sexualité. Pourtant, les études sur le genre insistent au contraire sur la différence entre identité sexuelle et orientation sexuelle. Voilà pourquoi les personnes transsexuelles, par exemple, interrogent leur genre et non pas leur sexualité. Car, l’on peut en effet changer de genre, sans pour autant modifier ses préférences sexuelles.

Le genre apparaît ainsi comme un outil conceptuel, dont se servent les chercheurs qui travaillent sur la notion de sexe et le rapport homme-femme. Et pour ces derniers, il ne s’agit pas de nier la différence entre féminin et masculin, mais de penser le sexe biologique indépendamment de l’identité sexuelle. Car dans la réalité, la construction de l’identité sexuelle passe aussi bien par l’éducation que par l’orientation sexuelle. Cette dissociation du culturel et du biologique, permet notamment d’interroger les clichés, nombreux, qui sont liés au sexe. Il en est ainsi de l’idée reçue selon laquelle, les femmes seraient « naturellement » plus enclines aux tâches domestiques.

En choisissant de consacrer cette sixième édition du festival NIOFAR à la thématique du genre, Pier Ndoumbe et Franck Dribault réaffirment leur « volonté de secouer l’hégémonie hétérosexuelle, cisgenre, misogyne, blanche et chrétienne, qui se positionne comme la référence universelle. » Marraine du festival et auteure de Un féminisme décolonial, paru récemment aux éditions La Fabrique, la féministe antiraciste Françoise Vergès précise que « d’un point de vue décolonial, elle préfère dire les genres, et pas le genre, puisque le genre induit quelque chose de binaire – homme-femme.»

Et elle ajoute, toujours d’un point de vue décolonial, « qu’il faut peut-être questionner la notion de genre elle-même. Car les Européens, dit-elle, ont imposé leur manière d’aborder le genre, de comprendre ce que c’est qu’un homme, ce que c’est qu’une femme, aux peuples qu’ils ont colonisés ; des peuples qui n’avaient pas la même conception de ce qu’est un homme, une femme, ou ni homme ni femme. Donc il y a une dimension coloniale de la notion de genre. »