Culture

Nos expos de l'été (4/4) : « André Kertész, l’équilibriste » à Tours

©André Kertesz

Kertesz, Hongrois naturalisé américain durant la guerre, disait qu’il avait laissé son cœur en France. Même s’il a fait une longue partie de sa carrière aux Etats-Unis où il a acquis sa reconnaissance Il a tant aimé la France qu’il lui a légué son fonds photographique en 1984.  Dernier coup de coeur expo de l'été en Touraine, au Musée du Jeu de Paume-Château de Tours, « André Kertész l’équilibriste ».

Dernière étape sur la route des châteaux de la Loire, à Tours. Le Château de Tours abrite en bord de Loire l’annexe tourangelle du Musée du Jeu de Paume pour des expositions temporaires.

Jusqu’à fin octobre, on peut y découvrir André Kertész, celui que Roland Barthes appelait le photographe pensif tant il était difficile de le faire parler de son travail.  

L’exposition propose en quatre salles thématiques chronologiques une centaine de tirages réalisés en 1995 par Yvon le Marlec le tireur parisien de Kertesz. En 2010, à Paris, le Musée du Jeu de paume avait organisé une vaste rétrospective du photographe, la première en Europe. Cette année à Tours, il s’agit de redécouvrir le travail d’édition, livres et magazines, qui a permis à Kertesz comme à nombre de photographes de cette génération de se révéler au grand public.  

Naissance d'un photo-reporter

Dès ses débuts à 16 ou 18 ans, il considère la photo comme « un petit livre de notes, un livre d’esquisses ». Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale dans l’armée austro-hongroise, il photographie le quotidien des soldats et publie dès 1917 à 23 ans ses premiers reportages. Un photo-reporter est né. 

En 1925, il est enregistré à la préfecture de Paris comme tel. Trois ans plus tard, il devient l’un des reporters du tout jeune magazine Vu créé par Lucien Vogel, lequel recherche des jeunes photographes indépendants, capables de photographies distanciées plus évocatrices du thème choisi que strictement documentaires. C’est le style photographique que Kertesz pratiquera toute sa vie. « Ma photographie est vraiment un journal visuel…C’est un outil pour m’exprimer et pour décrire ma vie, tout comme des poètes ou des écrivains décrivent les expériences qu’ils ont vécues ».

Arrivé à Paris dans les années 1920 après la révolution hongroise de 1918, Kertesz fréquente les avant-gardes, les ateliers d’artistes de Montparnasse, les milieux littéraires. Il capte le quotidien de ses compatriotes hongrois comme Brassai mais ne se lie à aucun mouvement. 

New York pour inspiration

L’une des salles les plus frappantes du Château de Tours est celle de ses Distorsions, un travail sur la diffraction de la lumière débuté dès 1917 avec son "Nageur sous l’eau". Un effet déformant trouvé sans le chercher grâce au mouvement des vagues sous le soleil reflété sur le corps du personnage.

Il poursuivra une longue partie de sa vie ce travail d‘expérimentation sur la déformation du sujet par l’utilisation de miroirs déformants. En 1976, paraît à New York et Paris le livre Distorsions regroupant 120 photographies. Une parfaite illustration de sa méthode puisqu’on y voit son travail de recadrage, parfois jusqu’à trois photos issues d’un seul négatif. 

Kertesz le juif hongrois quittera la France en 1936 pour échapper à la guerre qui s’annonce mais bien que naturalisé américain, se sentira toujours comme un exilé aux Etats-Unis. « Mon anglais est mauvais. Mon français est mauvais. La photographie est ma seule langue », disait-il. 

Il trouvera néanmoins dans l’architecture new-yorkaise et les immenses lignes de fuite des immeubles une nouvelle matière à inspiration. Exposé, reconnu, publié, Kertesz l’autodidacte se plaindra toute sa vie de ce qu’il ressentait comme un manque de reconnaissance.

En 1962, il cesse de répondre aux commandes des magazines pour se consacrer à son travail personnel. Biennale de Venise, Paris, Tokyo, le Moma : dès lors, les propositions d’exposition et d’édition se multiplient. C’est malgré tout à Paris où son cœur est resté et au « peuple parisien » qu’il lègue un an avant sa mort toutes ses archives dont cette exposition éclairante est tirée. 

"L'équilibriste, André Kertész : 1912-1982"
du 26 juin au 27 octobre 2019 au Château de Tours