Culture

Qui était vraiment Molière ?

Statue de Molière devant l'Opéra de Hannovre en Allemagne.
Statue de Molière devant l'Opéra de Hannovre en Allemagne.
© AP Photo/Joerg Sarbach

Bourgeois bien né devenu le dramaturge favori de Louis XIV, Molière n'a laissé aucune trace personnelle: ni journal intime, ni correspondance, ni même de notes qui pourraient nous éclairer sur son caractère. Paradoxalement, on ne sait quasiment rien de l’auteur de théâtre en langue française le plus connu et dont la France célèbre en 2022 le 400ème anniversaire de la naissance.
 

La seule survivante de ses quatre enfants, Esprit-Madeleine, perdit ses manuscrits et la première biographie "Vie de M. de Molière" publiée en 1705 alimente depuis les légendes autour de Jean-Baptiste Poquelin.

Outre les témoignages d'époque, il reste surtout son œuvre, une trentaine de comédies en vers et prose, que les plus malveillants imputèrent à Corneille ou même à Louis XIV. 

(RE)voir : 400 ans de Molière : qui était vraiment le dramaturge français ?
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Beaucoup crurent le cerner en établissant des parallèles entre son caractère et certains personnages de ses pièces : Alceste, Argan ou Arnolphe. Le célèbre acteur français Michel Bouquet détectait même dans ses pièces "un règlement de compte avec lui-même".
"Les vices qu'il a peints, ce n'est pas seulement pour les avoir observés dans le monde mais pour les avoir éprouvés lui-même", écrivait en 2017 le comédien qui a joué plus de 400 fois dans des pièces du maître.

Acteur en dépit de sa famille

Le mystère Molière débute dès sa naissance. Ce n'est qu'en 1820 qu'est retrouvé son acte de baptême à Saint-Eustache dans le 1er arrondissement de Paris. Daté du 15 janvier 1622, Jean-Baptiste Pocquelin serait né un ou deux jours avant.
On sait qu'il est promis à un confortable avenir. En tant qu’aîné, il doit hériter de son père de la charge de tapissier et valet de chambre du roi.

Orphelin de mère à 10 ans, il grandit entre les artères lumineuses du Louvre et les boyaux animés mais dangereux des Halles. Il y acquiert son sens aigu de l'observation.

Au collège de Clermont (actuel Louis-le-Grand), les jésuites lui enseignent le grec, le latin et le théâtre. Érudit, Molière s'inspirera de Plaute, Térence, ainsi que de la comédie italienne et espagnole.

A 21 ans, le jeune audacieux renonce à son héritage pour devenir comédien, une profession incertaine, alors frappée d'excommunication. Cette vocation demeure mystérieuse. À la mort de son cadet en 1660, il récupèrera la charge paternelle, jouissant d'un accès direct à Louis XIV.

Un chef de troupe charismatique

Le 30 juin 1643, par acte notarié, il crée "L'Illustre théâtre", avec dix autres saltimbanques dont Madeleine Béjart, une actrice ardente à la chevelure rousse flamboyante, familière des cercles littéraires. Devenue sa maîtresse, elle demeurera trente années sa fidèle associée. Le 23 janvier 1662, Molière épousera Armande, la fille adultérine de Madeleine (officiellement la sœur de celle-ci).

L'usage était que les comédiens prennent un nom de "campagne": il choisit "Molière" qui désigne une carrière de pierres. On ignore pourquoi.

Au Jeu de Paume, salle où il fait ses représentations, "L'Illustre théâtre" fait long feu. Les dettes s'accumulent, Molière est emprisonné au Châtelet. Son père, qui n'a rien d'un Harpagon, règle ses dettes, mais Molière fuit Paris. Il a 23 ans.

Pendant treize ans, il sillonne la France avec sa troupe. Il joue pour les gueux, les bourgeois, les nobles. Les recettes sont importantes, ses soutiens haut placés.
Chef de troupe accompli, il rêve de revenir à la capitale : précédé d'une réputation de "bel esprit", Molière joue le 24 octobre 1658 pour le jeune Louis XIV. Il n'a écrit que deux comédies mais son jeu comique conquiert le souverain.

Vedette à la cour

De comédien il devient auteur avec le succès des "Précieuses ridicules" fin 1659. "Cette pocharde burlesque fait découvrir une forme inédite de comique, issue de la parodie des usages mondains", écrit Georges Forestier dans son "Molière". Poquelin dépoussière la comédie de mœurs.

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Avec "L'école des femmes" (1662) où il magnifie par la farce une jeune fille s'affranchissant d'une éducation absurde, il dépasse le simple divertissement et hérisse les réactionnaires.

Il lui faut cinq années et trois versions de "Tartuffe" pour déjouer la censure orchestrée par l'influente société secrète catholique appelée Compagnie du Saint-Sacrement, visée indirectement par la pièce sur le faux dévot. Le 5 février 1669, l'obstiné fait un triomphe. Molière vient d'inventer la comédie morale : son art vise désormais à corriger les vices, par le rire.

Vedette de la cour mais cible des jansénistes, il crée "Don Juan" (1665) puis "Le Misanthrope" (1666).
Il écrit encore de grandes comédies ("L'Avare", 1668; "Les Femmes savantes", 1672), des farces ("Le Médecin malgré lui", 1666), une comédie à l'italienne ("Les Fourberies de Scapin", 1671) et des comédies-ballets ("L'Amour médecin", 1665) avec le célèbre compositeur Lully.
 

La légende raconte qu'il mourut sur scène le 17 février 1673. C'est en réalité chez lui, 40 rue de Richelieu, à deux pas de la Comédie française, qu'il périt subitement peu après avoir incarné l'hypocondriaque Argan dans le "Malade imaginaire". L'homme de théâtre succomba à une hémorragie provoquée par une "fluxion" bien réelle. Il avait 41 ans.