Culture

Représentation des Noirs dans l’art : “On a voulu redonner une image moins soumise du Noir"

Capture d'écran

Noir entre peinture et histoire est un ouvrage qui recense les nombreuses apparitions de figures noires dans la peinture européenne depuis la Renaissance. À l’origine de ce projet inédit, deux professeurs d’Histoire, Naïl Ver-Ndoye et Grégoire Fauconnier. Leur but : démontrer que la représentation des Noirs ne passe pas que par l’esclavage. 

Naïl Ver-Ndoye et Grégoire Fauconnier se sont rencontrés sur les bancs de la fac, celle de Paris X-Nanterre, plus précisément, il y a une quinzaine d'années. Tous deux enseignants en Histoire, ils sont également passionnés d’art, mais aussi de questions sociales liées à la représentation. Après avoir porté ce projet de livre pendant de nombreuses années, ils sont finalement arrivé au bout de leur travaux de recherche avec la sortie de l’ouvrage Noir entre peinture et histoire en octobre 2018, paru aux éditions Omniscience. 

© Editions Omniscience

Rendre compte de l’invisible, tout en vulgarisant l’art, c’est le parti pris de cet ouvrage dont le point de départ repose dans la curiosité de l’un de ses auteurs. “Tout a commencé lors d’une visite dans un musée à Rennes, il y a quelques années”, explique Naïl Ver-Ndoye. “Sur plusieurs toiles, j’ai aperçu des personnages noirs. Je me suis demandais qui ils étaient. Je voulais connaitre leurs vies. Mais je n’avais pas de réponse. J’y ai pensé toute la nuit. Ne pas avoir ce Noir en sujet me posait problème.”

Il propose d’emblée à son meilleur ami, Grégoire Fauconnier, de travailler sur le sujet en vue d’en faire un livre. “Quand Naïl m’a parlé du projet, j’étais loin de m’imaginer à quel point il y avait des Noirs dans la peinture. Je pensais qu’il étaient là juste pour représenter la diversité du monde. N’étant pas un amateur d’art aussi averti que Naïl, je m’y suis familiarisé. J’ai découvert un aspect de la représentation auquel je ne m’attendais pas”, raconte Grégoire Fauconnier

Un recensement méticuleux des peintures

Les deux jeunes hommes se lancent alors dans de fastidieuses recherches, pour trouver les personnages noirs dans les peintures et leurs histoires. Grégoire Fauconnier explique : “la démarche derrière notre livre est simple, c’est celle de la vulgarisation. En France, quand on parle d’art, on s’adresse à un certain public. C’est élitiste en terme de contenu.”

Pour nous, l’art, c’est une clé d’entrée pour l’Histoire. Notre formation a clairement influencé notre démarche. 

Grégoire Fauconnier, co-auteur de Noir entre peinture et histoire

Les deux historiens prennent la décision de mettre le personnage noir au centre de leur étude. Naïl Ver-Ndoye éclaire son analyse : “les détails que l’on a trouvés sur ces tableaux ne parlaient que très peu des personnages noirs qu’on y voyait. On a voulu prendre le Noir en tant que sujet et pas en tant que prétexte. On s’est intéressé au discours, à ce qu’il représentait, et pas à son utilité, même si nous avons fait une partie sur l’objectivation du Noir, dans un des chapitres." Pour Grégoire Fauconnier, le fait d’être historien et pas spécialiste de l’art a déterminé son approche : “on l’a pris en tant que sujet et en tant que reflet. On part d’un ou plusieurs personnages, et on essaye d’élargir pour savoir quelle était la situation des Noirs. Pour nous l’art, c’est une clé d’entrée pour l’Histoire. Notre formation a clairement influencé notre démarche.”

© Nadia Bouchenni

Les deux amis écument les bibliothèques et musées, passent des heures à faire des recherches en ligne.  Ils notent toutes les références de tableaux, les classent par auteur, date, style. “Quand on est arrivé à plus d’un millier de références, on a commencé à se dire qu’il fallait s’organiser, répertorier par thèmes”, raconte Naïl. “Puis, on s’est séparés un mois environ pour organiser ce recensement, en faisant des parties, chacun de son côté. On était partis sur 15 thèmes, et puis on a réduit à 10 assez rapidement. L’intérêt de les regrouper ainsi, c’est aussi de voir une évolution historique, un peu partout en Europe.” Ils finissent par recenser près de 10 000 oeuvres, pour en sélectionner 300 à étudier dans le livre, organisées selon dix thèmes.

Parmi les thèmes sélectionnés, le duo a choisi d'aborder la place des personnages noirs en politique. Fait peu connu du public, la présence d’hommes politiques noirs en France et en Europe est un élément absent des programmes scolaires, au grand regret des deux historiens. Pour Grégoire Fauconnier, l’origine même de certaines figures célèbres de l’histoire de France est effacée dans l’imaginaire collectif : “on connaît Jean Baptiste Belley, qui fut le premier député noir en France. On sait que Thomas Alexandre Dumas, le père d’Alexandre Dumas, était fils d’esclave. Ce n’est pas une figure politique à proprement parler, plutôt une figure militaire. C’est un personnage qui est peu mis en avant. Même le métissage d’Alexandre Dumas a tendance à être gommé quand on parle de lui. Aujourd’hui, peu de gens savent que sa grand-mère était esclave.” Il avoue avoir découvert certains faits lors de ses recherches : “j’ai découvert qu’Alexandre Pouchkine avait un arrière grand-père noir. Son histoire est extraordinaire. Il fut acheté enfant par les Russes, et le Tsar, pour montrer qu’il ne faisait pas de différences entre les races, va l’affranchir, en faire son filleul, et lui donner une éducation de noble. Il va même devenir général de l’armée russe. De génération en génération, sa descendance va atteindre un rang élevé dans la société russe de l’époque, jusqu’à arriver à Alexandre Pouchkine, le plus grand poète russe. Il y a des personnages comme ça, dont, on ignore souvent l’origine africaine.”

Je trouve cela incroyable de se dire qu’au 15ème siècle en Italie, il y avait peut-être un prince de Médicis qui vraisemblablement était métis, et potentiellement descendant d’esclaves.

Grégoire Fauconnier

L’autre grande découverte pour ces deux professeurs d’histoire est une présence noire partout en Europe, notamment du sud, indépendamment de l’esclavage. Grégoire Fauconnier aborde l’exemple d’Alexandre de Médicis : “sur les peintures, on voit très clairement qu’il ressemble à un métis. Il a des cheveux crépus, par exemple. Certains historiens réfutent cette origine. Ce n’est pas ma spécialité, ils se fondent sûrement sur de bons arguments. Je trouve cela incroyable de se dire qu’au 15e siècle en Italie, il y avait peut-être un prince de Médicis qui vraisemblablement était métis, et potentiellement descendant d’esclaves. C’est aussi une découverte du livre, pour ma part. Dans une bonne partie de l’Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal), il y avait une grande population noire.”

Une présence noire indépendante de l'esclavage

Prouver que l’histoire des Noirs en Europe ne dépend pas que de l’esclavage était primordial pour Naïl Ver-Ndoye, qui reste conscient de la prédominance de ce thème dans l'imaginaire collectif : “au 17e siècle, 10% de la population de Lisbonne était noire. Il y avait des artisans, des commerçants. Sur une des toiles qui représente une scène de vie à Lisbonne, justement, on voit des gens qui dansent ensemble, un Noir avec une Blanche. Il y a des musiciens noirs, il y a même un chevalier noir ! Ça tranche avec les représentations du Noir esclave. Même si bien sûr, elles existent et sont fondées." Cette représentation propose un regard différent sur l'histoire de la présence noire pour Naïl Ver-Ndoye : "malgré tout, ça fait du bien de voir cela. La réalité, ce n’est pas que des liens de domination. Bien sûr, il y en a eu, et on vit encore aujourd’hui les conséquences de ces liens. Mais il y a eu aussi des situations où parfois, le Noir était considéré comme un être humain. On a des scènes d’amour, des scènes de danse, d’entrelacement. Voire même des scènes de guerre où le Noir est mis en avant tout comme les autres, comme combattant. C’est important.”

L’ouvrage questionne ainsi les représentations habituelle des Noirs, et la place qu'ils occupaient dans les sociétés française et européenne. “J’étais un béotien en la matière, Naïl connaissait un peu mieux les sujets des Noirs et de la peinture que moi”, confie Grégoire Fauconnier. “Mes représentations aujourd’hui sont complètement différentes de celles que j’avais avant de commencer le livre. Pour moi il est essentiel de redonner une place dans notre panthéon national à ces personnages historiques, que ce soit Thomas Alexandre Dumas (père d'Alexandre Dumas), le chevalier de Saint-George (musicien français du 18e siècle), ou même des tirailleurs sénégalais, par exemple. Ce sont des hommes qui sont partis loin de chez eux, ont combattu pour la France et quelques décennies plus tard, on remet en question leur appartenance à la Nation. Ça me pose vraiment problème”, poursuit-il.  Pour Naïl Ver-Ndoye, la problématique doit se penser de manière plus large : “j’aimerais qu’on arrête de parler uniquement de la France, pour aborder l’Europe entière. J’aimerais qu’on change d’échelle. Il y a par exemple un mouvement Afro-autrichien, par exemple. En Écosse, pour le Black History Month, ils ont ressorti des archives relatant la présence de noirs au 17e siècle. C’est vraiment une dynamique que l’on retrouve partout en Europe. Ça fait du bien de dire et de savoir que cette présence ne date pas de 40 ans uniquement. Et que ce n’est pas qu’un lien de dominant/dominé”, relance-t-il. 

Le corps des noirs, objet de fantasmes

Le Noir n’est pas toujours un modèle. Naïl Ver-Ndoye révèle avoir recensé un peintre Noir, en Espagne, Juan de Pareja. Esclave ou domestique de Diego Vélazquez, il aidait le célèbre peintre à préparer les couleurs qu’il utilisait : “il a servi de modèle à Vélazquez, mais il a aussi peint de son côté. Il a été plusieurs fois réprimandé par Vélasquez qui ne voulait pas qu’il peigne”, raconte Naïl Ver-Ndoye. “Il l’a quand même fait et a présenté des toiles au Roi, qui aurait demandé par la suite son affranchissement. On a donc aussi intégré des toiles qu’il a peintes dans le livre. Ce sont d’ailleurs les seules avec uniquement des personnages non noirs. Mais c’était important de montrer son travail à lui, avec son regard d’homme noir”, poursuit-il.

Il y a eu un mouvement au 19e siècle, plus proche du réalisme, où les femmes noires sont peintes de manière plus juste, on y voit une volonté d’être vraiment plus réaliste.

Naïl Ver-Ndoye, co-auteur de Noir entre peinture et histoire

Le corps noir a également souffert d’une représentation biaisée par un regard peu habitué, qui a évolué avec les périodes. D’une représentation stéréotypée, voire d’un modèle unique qui posait pour tous les peintres, le corps noir, surtout des femmes, devient un enjeu de fantasmes : “au début de la Renaissance, on montrait surtout des visages, aussi car il y avait peu de modèles. Quand on regarde les corps en eux-mêmes, c’est assez grossier. Les corps de femmes sont assez masculins. On y voit de grosses épaules, de gros bras. Au 17e siècle, les femmes sont plus sexualisées, voire même hyper sexualisées. On va voir des croupes, des fesses, des hanches, des poitrines exubérantes. Et ensuite, il y a eu un mouvement au 19e siècle, plus proche du réalisme, où les femmes noires sont peintes de manière plus juste, comme le 'Portrait d’une négresse' de Marie-Guillemine Benoist. Les pigments de la peau sont intéressants et bien étudiés, on y voit une volonté d’être vraiment réaliste, à mon avis. Ensuite, il y a eu le primitivisme, l’art nègre, que j’apprécie moins, au début du 20e siècle, où ils repartent un peu dans des préjugés. Ils utilisaient des formes coniques, héritées des masques africains.”, précise Naïl Ver-Ndoye. 

© Nadia Bouchenni

Le modèle Noir au Musée d'Orsay

Au printemps dernier, le musée d’Orsay, à Paris proposait une exposition sur le même thème, Le modèle noir dans la peinture : De Géricault à Matisse. Les deux auteurs du livre ont découvert l’exposition en même temps que le public. Pour Naïl Ver-Ndoye, la démarche est louable, avec toutefois quelques réserves : “la thématique choisie est novatrice. Qu’une institution comme le musée d’Orsay choisisse un groupe social définit par sa couleur de peau est une avancée significative. Bien évidemment tout travail intellectuel est perfectible. Les critiques ont davantage ciblé le fait que la diaspora noire, directement concernée par cette exposition, n’y est pas été mêlée dans son élaboration.”
 

Bien qu’ayant réalisé le seul livre existant sur le sujet, les deux auteurs n’ont pas été approchés par le musée. Une surprise pour le professeur d’Histoire : “Les emails de notre éditeur au musée étaient restés sans réponse. Ce n’est que lors du vernissage, où nous avions été conviés par BeauxArts Magazine (car nous avions justement été mandaté pour rédiger le hors-série sur l’exposition « Modèle Noir »), que nous avons rencontré pour la première fois l’équipe du Musée d’Orsay. Reconnaissant en partie leur erreur, quelques semaines plus tard, nous avons été invités à présenter notre ouvrage en clôture d’un séminaire co-organisé par le musée et le Columbia Institute.”

 Dans la foulée, certaines institutions comme la DILCRAH ou la Délégation interministérielle pour l'égalité des chances des Français d'Outre-Mer (DIEFCOM) ont fait appel aux deux historiens pour des visites guidées de l’exposition. “Nous avons donc créé un parcours de visite à travers les toiles représentants des grandes figures noires ayant marquées la grande Histoire. Nous nous sommes prêtés au jeu et ce fut une belle expérience”, se livre Naïl Ver-Ndoye. 

Ces toiles sont des preuves historiques de l’existence des Noirs en Europe. Ça leur redonne une image moins soumise, une image de sujet et pas d’objet.”
Naïl Ver-Ndoye

Près de dix mois après la sortie du livre, les deux auteurs ont multiplié les salons de livres et conférences sur le sujet. Une vraie gratification pour leur travail fourni à leurs yeux. Mais ce qui les touche le plus, c’est le retour du public, qui s’est emparé de l’ouvrage. “Les gens nous envoient des photos avec le livre. C’est toujours positif, ce ne sont pas des retours institutionnels. Il y a une vraie fierté autour du livre. On nous dit que le livre fait du bien. On n’y avait pas forcément pensé en le faisant”, confie Naïl Ver-Ndoye. “Ça montre aussi l’aspect universel de la problématique de représentation. J’ai pleins de collègues qui ne sont pas concernés par la question et qui adorent le livre”, relate Grégoire Fauconnier. “Le succès du livre et les retours positifs montrent qu’il y a un discours alternatif en opposition frontale avec un discours identitaire, de haine qu’on peut entendre parfois. C’est pour ça qu’on est fiers de ce livre. On a réussi à vulgariser de façon noble un savoir essentiel pour ce qu’on appelle le vivre ensemble."

 

Naïl Ver-Ndoye insiste sur la négation d’une attitude passive des Noirs pour conclure : “ce livre est important. Ces toiles sont des preuves historiques de l’existence des Noirs en Europe. Ils ont été représentés pour une raison. Ça leur redonne une image moins soumise, une image de sujet et pas d’objet.”

Retrouvez les deux auteurs du livre dans le 64'