Culture

Restitution d’œuvres d'art : les pays du Maghreb veulent aussi récupérer leur patrimoine

© TV5 MONDE

Le 23 novembre, Emmanuel Macron a annoncé la restitution de 26 oeuvres d’art au Bénin, après la remise d’un rapport réalisé par deux experts, français et sénégalais, sur le retour d’oeuvres d’art africaines par la France. La question de la restitution des biens culturels ne concerne-t-elle que l’Afrique subsaharienne ? Qu’en-est-il des oeuvres d’Afrique du Nord détenues par la France ?

dans

Le rapport a été rendu vendredi 23 décembre au Président français Emmanuel Macron. Confié à deux universitaires français et sénégalais, Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, le document liste une dizaines de milliers d'objets ramenés entre 1885 et 1960, par la France. Selon les spécialistes, 85 à 90% des oeuvres d’art africaines seraient hors du territoire.
 

Dans ce document, il n’est pas question de restituer des oeuvres provenant des pays d’Afrique du Nord. Pourquoi ?

Explications de deux experts, Zahia Rahmani, responsable du domaine de recherche « Histoire de l’art mondialisée » à l’Institut national d’histoire de l’art à Paris et  Mehdi Qotbi, directeur des musées nationaux au Maroc.

La France envisage-t-elle de rendre des oeuvres aux pays du Maghreb ?

S’il n’est pas encore question du côté du gouvernement français de restituer des oeuvres dans ces pays, cela pourrait être le cas par la suite. “Si aujourd’hui, on considère qu'une restitution est possible pour les territoires subsahariens, ce n’est pas dit qu’il n’y en aura pas pour les territoires nord-africains”, explique la spécialiste Zahia Rahmani.

Ces régions d’Afrique sont très différentes culturellement et leur histoire avec la France l’est tout autant. La question du retour de certaines oeuvres dans les pays d’Afrique du nord est donc complexe. “Ce patrimoine est très conséquent, il fait presque partie du point de vue de la narration, du patrimoine européen. C’est problématique de devoir retirer au musée du Louvre, toutes les antiquités nord-africaines ou même toute la partie en lien avec l'égyptologie qui s’inscrit elle même dans la tradition romaine puis chrétienne et byzantine", ajoute-t-elle.   

Ces pays réclament-ils des restitutions ?

Oui, certains pays demandent des restitutions. En Algérie, les demandes de restitution concernent des oeuvres particulières.

C’est le cas par exemple du canon Baba Merzoug prit par l’armée française en 1830 et ramené sur le territoire. Il est aujourd’hui à Brest dans la cour de l’Arsenal. Considéré comme emblématique par les deux pays, la France n’accepte pas de le rendre à l’Algérie. Selon Zahia Rahmani, “c’est un objet patrimonial qui n’est pas d’une forte charge esthétique mais plutôt symbolique.”

Les oeuvres exposées à l’époque au Musée des Beaux arts d’Alger et qui ont été ramenées en France au moment de la guerre d’indépendance, sont également réclamées par l’Algérie.  

La demande majeure concerne les archives (le code civil, les archives notariales etc). “Tout cela est présent en France et participe normalement aux ressources d’une société”, reconnaît la spécialiste, Zahia Rahmani.

Le Maroc, est quant à lui, l’un des rares pays à envisager une procédure officielle de restitution d’oeuvres auprès du gouvernement français. "Nous sommes en train de constituer une commission scientifique qui se chargera de ce dossier et qui regardera les objets qui sont concernés”, commente Mehdi Qotbi, le directeur des musées nationaux au Maroc.

Cette commission élaborée avec le ministère de la Culture et de la Communication marocain liste actuellement les biens culturels,en particulier ceux qui sont présents au musée de l’Homme à Paris. “Un patrimoine n’appartient pas à un pays, une ethnie mais à l'humanité donc la France doit parler de restitution mais aussi d'échange, de partage”, ajoute t-il.

La  France possède-t-elle beaucoup d’oeuvres d’Afrique du Nord ?


La France détient un très grand nombre d’oeuvres provenant d’Afrique du Nord. “Il y a les grandes mosaïques byzantines qui viennent de Constantine et énormément de sculptures antiques, anthropomorphiques ainsi que de grands bas-reliefs”, commente Zahia Rahmani.

Au Maroc, il semble encore difficile d’estimer le nombre précis d’oeuvres présentes sur le territoire français. “C’est la commission d’experts qui va nous donner les informations et prendre la juste mesure des objets”, précise le directeur des musées nationaux au Maroc, Mehdi Qotbi.

Est-ce plus simple de rendre des oeuvres dans les pays d’Afrique subsaharienne ?


D’un point de vue historique, il semble plus simple pour  la France de rendre des oeuvres d’art provenant d’Afrique subsaharienne. Selon Zahia Rahmani, “En France, les objets africains participent à l'identité africaine mais pas à la leur. Ce n’est pas le patrimoine français, ils ne s’identifient pas. C’est le contraire pour les antiquités provenant d’Afrique du Nord.

Ces restitutions pourraient-elles améliorer les relations entre ces pays et la France ?


A priori, le retour de certaines oeuvres ne pourrait qu’améliorer les relations diplomatiques. Selon la spécialiste Zahia Rahmani, il faut pour cela instaurer un cadre institutionnel, “en créant des coopérations scientifiques majeures, facilitées par la mobilité et le partage des ressources ainsi qu’en faisant aussi, en sorte que ces objets puissent être vus, partagés, soutenus par tous.