Culture

"Rolling Thunder Revue", quand Scorsese s'amuse à raconter Dylan

Le réalisateur américain Martin Scorsese, le 1er décembre 2018 à Marrakech, au Maroc
Le réalisateur américain Martin Scorsese, le 1er décembre 2018 à Marrakech, au Maroc
afp.com - FADEL SENNA
Bob Dylan, le 18 juin 2011 à Londres
Bob Dylan, le 18 juin 2011 à Londres
afp.com - OLIVIA HARRIS

Qu'arrive-t-il quand une légende vivante du cinéma, Martin Scorsese, veut raconter le mythe d'une légende vivante de la musique, Bob Dylan? Les deux complices s'amusent à mélanger fiction et réalité, sans que cela nuise au film en question, "Rolling Thunder Revue".

Quatorze ans après "No Direction Home", consacré aux débuts de Dylan, Scorsese raconte cette fois la tournée "Rolling Thunder Revue" de 1975-1976, sous la forme d'un docu-fiction diffusé sur Netflix, témoignant de l'apogée scénique de la légende folk-rock et de sa vie de bohème d'alors.

En 1974, Dylan met un terme à huit ans d'absence scénique avec une tournée très lucrative des grands stades, accompagné du groupe The Band. Un triomphe - déjà filmé par Scorsese dans "The Last Waltz" - qui le ramène au statut de plus grande star du rock, sans que cela le rende plus heureux. Au contraire, l'essentiel lui manque: renouer le contact avec les gens.

Il a alors l'idée de rassembler une troupe d'artistes pour une tournée itinérante en Amérique du Nord. A bord de la caravane qu'il conduit lui-même, il opère un retour aux sources. Celles qui ont vu naître son génie dans des salles intimistes, là où s'était tissé avec le public un rapport chaleureux.

Autour de lui, un casting impressionnant: la reine du folk Joan Baez, le poète Beat Allen Ginsberg, Roger McGuinn exilé des Byrds, le guitariste Mick Ronson qui fait une infidélité à David Bowie, l'acteur et dramaturge Sam Shepard, chargé d'écrire un scénario d'un film qui sera tourné pendant l'aventure. Cet objet fourre-tout, long de 4 heures, intitulé "Renaldo & Clara", seule réalisation de Dylan à ce jour, sortira en 1978 dans l'indifférence générale.

Quarante plus tard, Scorsese a donc choisi de prendre ce matériau pour en faire son propre documentaire. Outre les images d'archives tournées dans les coulisses de ce drôle de cirque ambulant, le cinéaste a donné la parole à ceux qui composaient la troupe de Dylan. Et a même convaincu le "Zimm" de parler face caméra.

Un exploit qui débouche sur des moments aussi captivants qu'hilarants où derrière l'érudition et la finesse d'esprit attendues, on découvre une personnalité drôle, fantasque. Dès les premières minutes d'ailleurs, l'icône prévient: "Tu veux que je te parle de cette aventure ? Mais, je ne me rappelle de rien moi !".

- Tour de magie -

Evidemment, les souvenirs finissent par remonter au cerveau du Prix Nobel de Littérature. Et avec eux, quelques anecdotes croustillantes, comme celle racontée par Sharon Stone émue aux larmes. Après un concert auquel elle assiste, Dylan lui propose d'intégrer sa troupe. Un soir, il lui joue "Just Like A Woman" et lui fait croire qu'il l'a écrite pour elle. Elle apprendra plus tard que la chanson était vieille de dix ans.

A notre tour d'apprendre après coup, grâce à la vigilance de nombreux spécialistes "dylanophiles" et au magazine américain Rolling Stone qui a vérifié et dénombré cinq fausses histoires, que le témoignage de l'actrice, dirigée par Scorsese 24 ans plus tôt dans "Casino", est inventé.

Incrédules - et ravis- d'avoir été bernés, on se dit qu'elle était aussi bien farfelue cette séquence où Dylan dit s'être inspiré du groupe Kiss pour apparaître le visage maquillé en blanc sur scène.

En 2H20, les fans et les joueurs, pourront tenter de déceler tout ce qui est vrai et ne l'est pas. Sachant que certaines séquences surfent habilement dans l'entre-deux, tel ce dialogue entre Dylan et Joan Baez, qui se sont aimés dans les années 60.

"Je t'ai quittée pour me marier avec la femme que j'aimais", lui confie-t-il. "Oui je sais. Et moi je me suis mariée avec l'homme que je pensais aimer", lui répond-elle dans un élan inattendu de tristesse.

Restent les fiévreuses séquences lives, filmées au plus près du regard intense, à la limite de la transcendance, d'un Bob au sommet de son art. Une réalité que Sony a coffré dans une intégrale de 14 CDs des captations de la "Rolling Thunder Revue".

A moitié vrai et faux, "Rolling Thunder Venue" n'en reste pas moins authentique dans son entreprise de raconter "Une histoire" de la vie de Dylan. Un tour de magie réussi par deux facétieux septuagénaires.