Culture

À travers son histoire, Maboula Soumahoro questionne l’identité noire et le racisme en France

Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences à l'université de Tours et autrice de <em>Le Triangle et l'Hexagone. Réflexions sur une identité noire</em>, ed. La Découverte.
Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences à l'université de Tours et autrice de Le Triangle et l'Hexagone. Réflexions sur une identité noire, ed. La Découverte.
© Patricia Kahn

Qu’est-ce qu’être Noir ? Naît-on Noir ou le devient-on ? Quelle est l’histoire de la diaspora noire/africaine ? Comment faire face au racisme auquel cette diaspora est souvent confrontée ? Depuis la mort de George Floyd aux Etats-Unis et le succès des manifestations contre les violences policières en France, ces questions sont à nouveau d’une actualité brûlante. C’est à elles, et à bien d’autres, que Maboula Soumahoro, docteure en civilisations du monde anglophone et spécialiste en études africaines-américaines et de la diaspora noire/africaine, tente de répondre dans Le Triangle et l’Hexagone. Réflexions sur une identité noire, paru récemment aux éditions La Découverte.

C’est un livre indispensable, essentiel par son contenu, et nécessaire à l’intelligibilité du débat sur l’identité noire en France. Un livre dans lequel, l’autrice, Maboula Soumahoro, aujourd’hui maîtresse de conférences à l’université de Tours et présidente de l’association Black History Month – dédiée à la célébration de l’histoire et des cultures noires – nous permet non seulement de partager une partie de son long et délicat processus de connaissance de soi, mais aussi d’explorer la problématique complexe de ce que l’historien français Pap Ndiaye a appelé la condition noire.

La question noire française

En 2008, au moment de la parution de son livre intitulé La condition noire. Essai sur une minorité française, Pap Ndiaye faisait déjà le constat de l’invisibilité des Noir.e.s de France, puisque la République ne reconnaît pas les minorités, mais aussi de son invisibilité comme objet d’études pour les universitaires.

Pourtant, depuis au moins la fin du 19e siècle, des Noir.e.s vivant en France, de nationalité française ou pas, font entendre leurs voix et apparaissent dans l’espace public national, contribuant ainsi à inventer la question noire française. Cette dernière ressurgit aujourd’hui avec l’assassinat aux Etats-Unis de George Floyd et surtout les manifestations contre les violences policières, à l’initiative du comité Adama Traoré, mort le 19 juillet 2016, après son interpellation par les gendarmes à Beaumont-sur-Oise, au nord de la région parisienne.   

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Le Triangle et l’Hexagone de Maboula Soumahoro contribue à approfondir cette question noire française, à la structurer intellectuellement ; il aide à éviter les hyperboles et les approximations qui minent la façon dont elle est parfois posée, y compris par les principaux concernés, mais aussi la manière dont elle est reçue ou niée au sein de la population.

En introduction de son livre, Pap Ndiaye soulignait déjà l’urgence de la mise en forme scientifique de la question noire française. Il précisait par ailleurs que son essai « porte sur les Noirs de France métropolitaine du point de vue de leur histoire, de leur sociologie, et de ce qui les affecte sur le plan de leur existence comme individus et comme groupe. » La démarche de Maboula Soumahoro s’inscrit complètement dans cette perspective.   


Le poids de l’héritage colonial

Née à Paris, de parents originaires de Côte d’Ivoire, arrivés en France dans les années 1960, à la recherche d’une vie meilleure, Maboula Soumahoro est très tôt confrontée aux stéréotypes raciaux et coloniaux. Durant toute son enfance, ses nom et prénom sont en effet perçus comme exotiques. En dioula nous dit-elle, la langue de ses parents, son prénom Maboula signifie : « celle qui ouvre la voie », « celle qui montre le chemin ».                                                                                               

En France cependant, le poids de l’héritage colonial, conscient et inconscient, incite certains à la renvoyer systématiquement à ses origines africaines, à l’y assigner, notamment en raison de son corps noir et de ce « fameux » prénom. Ce dernier ne présente-t-il pas une ressemblance sonore avec le mot bamboula, qui, depuis le début du 20e siècle, s’est de surcroît transformé en insulte raciste ?

A moi seule, j’incarnais de manière concrète et tangible l’Afrique et l’être-noir, la négritude, la noirceur. 

Maboula Soumahoro

Or, comme le rappelle la linguiste Marie Treps dans son ouvrage intitulé Maudits mots, la fabrique des insultes racistes, paru aux éditions TohuBohu, bamboula est issu de « ka-mombulon », qui signifie tambour dans les langues sara et bola parlées en Guinée Bissau.

Mais aujourd’hui encore, dans l’inconscient postcolonial français, bamboula renvoie surtout à l’idée que les Noir.e.s sont de grands enfants qu’il faut civiliser. « A moi seule, écrit Maboula Soumahoro, j’incarnais de manière concrète et tangible l’Afrique et l’être-noir, la négritude, la noirceur. » Comme si l'écrivain et psychiatre français Frantz Fanon n’avait jamais  existé; lui qui, en 1952, dans son très célèbre Peau noire, masques blancs, appelait déjà à la désaliénation des Noirs et des Blancs.
 

La découverte des origines africaines

Revenant sur sa trajectoire, Maboula Soumahoro affirme qu’elle a grandi pauvre, elle parle même d’extrême précarité, au sein d’une famille nombreuse. Cela ne l’a cependant pas empêchée de poursuivre de brillantes études, grâce notamment à des bourses. Et comme pour de nombreuses familles immigrées, la sienne a une foi inébranlable en l’ascension sociale.

Après des études d’anglais et une maîtrise en civilisation du monde anglophone, Maboula Soumahoro se rend à New York, aux Etats-Unis, afin d’y étudier l’histoire des minorités et l’impérialisme britannique. Et ô surprise, là-bas, elle se définit comme française, sans que cela ne suscite ni doute, ni interrogation. Alors qu’en France, elle doit toujours s’expliquer, voire se justifier.

  • A revoir : Maboula Soumahoro dans le journal du 64 minutes :

Autre choc important, elle découvre que ses origines africaines et européennes font d’elle une membre de la diaspora. D’ailleurs, dès les premières pages de son livre, Maboula Soumahoro prend le temps d’expliciter les expressions « diaspora africaine » et « diaspora noire ».

Tandis que la première « met l’accent sur l’origine des populations englobées par cette appellation », la seconde quant à elle « place au cœur des préoccupations la couleur de la peau et le phénotype noir, c’est-à-dire le corps noir, sa construction et sa signification depuis que le continent africain et l’Europe occidentale sont tous deux entrés dans ce que les historiens nomment l’ère moderne. »
 

Faire face au racisme

Conséquence de cette dernière découverte : le choix d’étudier la diaspora afin de mieux se connaître, tout en donnant du sens à ses travaux professionnels. Cette position particulière de Maboula Soumahoro, à la fois chercheure et objet d’étude, la conduit à s’interroger sur la possibilité qu’un vécu personnel devienne « objet intellectuel digne d’intérêt scientifique ».

« Mon vécu, écrit-elle, ma recherche scientifique, les enseignements que je dispense de même que bien d’autres activités que je mène nourrissent mes réflexions, ma recherche et mes pratiques politiques. » En quittant l’Hexagone, où elle est née, pour se rendre aux Etats-Unis, et entamer ce qu’elle appelle sa navigation à travers le Triangle Atlantique, Maboula Soumahoro va se pencher tout particulièrement sur les idées de terre d’origine et de retour, « qui jalonnent la tradition intellectuelle, politique et artistique de la diaspora noire/africaine. »

Il me fallait cependant supporter en silence les remarques à la fois récurrentes et pesantes liées à mes origines si lisibles sur mon corps.

Maboula Soumahoro

A l’époque, alors que tout se passe bien à la City University of New York, le retour en France et la validation de son DEA, diplôme d’études approfondies, est beaucoup plus difficile. Consacré au nationalisme noir, celui qui prône notamment le séparatisme racial, le mémoire de DEA de Maboula Soumahoro est retoqué. Ses travaux sont considérés comme racistes, et elle est perçue comme une victime consentante du « communautarisme » américain.

Contrainte de quitter cette université parisienne pour un établissement de province, Maboula Soumahoro sera confrontée aux mêmes difficultés. Elle écrit à ce sujet : « Il me fallait cependant supporter en silence les remarques à la fois récurrentes et pesantes liées à mes origines si lisibles sur mon corps. »

Malgré toutes ces embûches, Maboula Soumahoro est allée au bout de ses études supérieures. Et après avoir hésité à rester aux Etats-Unis, elle revient s’installer définitivement en France à l’été 2009. Un retour au pays natal qui coïncidait alors avec l’obtention, toujours très difficile, d’un poste de maîtresse de conférences.

Entre temps, en 2005, les banlieues françaises sont secouées par de très violentes émeutes. C’est alors que Maboula Soumahoro comprend qu’elle ne doit pas seulement étudier la diaspora noire américaine, mais qu’elle doit aussi se pencher sur sa propre expérience et celle de ses compatriotes qui ont une identité noire.