Culture

Van Gogh : adjugé 130 000 euros, son revolver ne tue pas les polémiques

A gauche, Vincent Van Gogh, autoportrait 1887 huile sur carton (Art Institute of Chicago). A droite, le revolver vendu à Drouot avec lequel l'artiste se serait donné la mort
A gauche, Vincent Van Gogh, autoportrait 1887 huile sur carton (Art Institute of Chicago). A droite, le revolver vendu à Drouot avec lequel l'artiste se serait donné la mort

Adjugé 130 000 € (162 500 avec les frais), le prétendu revolver de Vincent Van Gogh vendu à Drouot soulève bien des questions et suscite bien des embarras. A Auvers-Sur-Oise, où est mort le peintre, les mails d'insultes arrivent du monde entier à l'auberge où l'artiste est décédé. Pourtant, l'actuel propriétaire n'est pour rien dans cette vente qui contrarie même, sur place, le projet de restauration du cimetière.

Les mails arrivent de Corée, du Japon, du Maroc, des Etats-Unis ! Quand ce ne sont pas des insultes, ce sont des regrets. 

Comment Dominique Janssens, directeur de l'Institut Van Gogh et propriétaire de l'auberge Ravoux où est mort le peintre, comment donc a-t-il pu vendre le revolver de Vincent ? Est-il satisfait de cette opération mercantile ? Ne respecte-t-il donc rien ?

Mais Dominique Janssens n'est strictement pour rien dans cette vente du prétendu revolver avec lequel le peintre aurait voulu se donner la mort. Ce Belge passionné par le peintre hollandais a racheté en 1987 l’auberge d'Auvers-sur-Oise. Il a crée la SA Ravoux qui gère le restaurant mais aussi l’Institut Van Gogh, qui s'est donné pour mission "de préserver, dans la mesure de ses moyens, l’héritage immatériel du peintre, à travers des publications et des actions pouvant contribuer à une compréhension aussi fine et fidèle que possible de sa vie, de son œuvre et de sa pensée."

Rien à voir avec ce coup médiatique. Pourquoi, dès lors, cette avalanche de mails furibards ?
Dominique Janssens, propriétaire de l'auberge Ravoux et directeur de l'Institut Van Gogh
Dominique Janssens, propriétaire de l'auberge Ravoux et directeur de l'Institut Van Gogh
©TV5MONDE / Frantz Vaillant
 

Erreur et préjudice

Tout cela relève d'une information erronée publié par des journalistes affirmant que l'arme vendue à Drouot  aurait appartenue  "aux parents de l’actuel propriétaire de l’Auberge Ravoux ". Erreur. Il s’agit en réalité des anciens propriétaires de l’établissement, Roger et Micheline Tagliana, qui exploitaient l’établissement en 1960. Rien de grave, dira-t-on.

Sauf que Dominique Janssens subit de plein fouet un préjudice moral qui jette une ombre sur plusieurs combats visant à honorer la mémoire du peintre. Il se flatte de proposer aux visiteurs du monde entier "un voyage intime", bien loin "du Van Gogh que l'on veut nous vendre aujourd'hui, le Van Gogh spectacle avec son côté Walt Disney. Quand je me suis intéressé au peintre, en 1985, je ne connaissais que la version hollywoodienne, l'homme à l'oreille coupée, les prostituées, l'alcool, le suicidé, etc. Des anecdotes sordides. Pour moi, ce qui est important dans Van Gogh, c'est son oeuvre, avec ses tableaux et ses écrits. Auvers n'est pas un lieu touristique, c'est un lieu de pèlerinage".
 
L'auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise.
L'auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise.
©TV5MONDE / Frantz Vaillant


Et ce n'est pas le discours bien rodé d'un homme rompu aux affairesPour honorer la mémoire du peintre, il a quitté voici trente ans un haut poste de direction chez Danone, s'est endetté dangereusement (17 millions d'euros) pour restaurer à l'identique la fameuse auberge et, surtout, il s'est lancé un défi fou : celui, un jour, d'accrocher une toile du peintre dans cette mansarde de 7m2 où Van Gogh s'est éteint.
C'était le 29 juillet 1890.

600 000 euros pour le cimetière

Avec l'histoire de ce revolver, plusieurs de ses partenaires associés à ce projet se sont émus de cette vente-spectacle. Ils ont même soupçonné le directeur de l'Institut Van Gogh de faire double-jeu : réunir des fonds à des fins privées, tout en continuant à frapper aux portes des mécènes. Cela va faire une semaine que Dominique Janssens dément, explique, tempête.

Par ailleurs, cette publicité mondiale autour de l'arme contrarie un autre projet, celui de la restauration du cimetière.  "La Mairie d'Auvers-sur-Oise cherche 600 000 euros pour restaurer le cimetière, qui est en très mauvais état. Vincent et Théo Van Gogh y reposent. On a les pieds dans l'eau dès qu'il pleut. Nous n'avons récolté, à ce jour, que 5000 euros. Cela n'intéresse personne. Et pour une arme qui n'a aucun lien avec Van Gogh,  je le pense, on trouve l'argent et tous les médias. "

En soi, le revolver n’a de valeur que celle de l’histoire qui l’accompagne.
Wouter van der Veen, maître de conférence, spécialiste reconnu de l'oeuvre de Vincent Gan Gogh​.

Et le revolver, était-ce bien celui de Van Gogh ?

Me Grégoire Veyrès, commissaire priseur adjoint déclarait à l'Agence France Presse  peu de temps avant la vente : "Nous pensons que cette arme est celle de Van Gogh, les expertises vont dans le sens de cette attribution. C'est une présomption forte mais cela ne peut jamais être prouvé à 100%".  Une prudence bienvenue. Car on n'est pas certain que ce revolver-là, de type Lefaucheux, est bien celui qui a servi au peintre néerlandais pour se blesser mortellement.
Les tombes des frères Van Gogh. 
Les tombes des frères Van Gogh. 
©TV5MONDE / Frantz Vaillant
 

Wouter van der Veen, lui, n'y croit pas. Ce maître de conférence, spécialiste reconnu de l'oeuvre de Vincent Gan Gogh, auteur de plusieurs ouvrages de référence et directeur scientifique de l’Institut Van Gogh, ne cache pas ses doutes : "D’après l’enquête rapportée par le vendeur, il est formellement établi que l’arme, retrouvée en 1960 par un agriculteur, a séjourné en terre durant 50 à 80 ans. L’objet a donc été perdu ou jeté entre 1880 et 1910. Pour établir que l’arme soit celle de Van Gogh, il faudrait pouvoir affirmer qu’aucune autre arme n’ait été perdue ou jetée à cet endroit durant trois décennies, à une époque où les armes à feu personnelles étaient très courantes et circulaient librement".

Exemple du révolver Lefaucheux, 7mm, avec lequel Vincent van Gogh aurait voulu se donner la mort
Exemple du révolver Lefaucheux, 7mm, avec lequel Vincent van Gogh aurait voulu se donner la mort
(capture d'écran)
Il relève aussi qu'aucune preuve n'a été établie affirmant que Van Gogh  a commis son geste fatal dans un champ puisque des rumeurs "contradictoires et variées" circulant au village faisaient état d'un coup de feu parti dans une cour de ferme voisine.

Selon lui, "il faudrait aussi pouvoir affirmer que Van Gogh s’est suicidé avec un revolver Lefaucheux 7mm. Seule Adeline Ravoux, la fille d’Arthur Ravoux, fait mention en 1952, soit 62 ans après les faits, de la possibilité que le peintre ait pu se servir de l’arme de son père – dont elle ne mentionne évidemment pas le modèle, ni le calibre. La blessure de Van Gogh a été décrite comme "de la taille d’un gros pois". Or, il y avait une très riche variété de modèles et de calibres en circulation en 1890, du 5mm au 12mm, pouvant toutes provoquer une blessure de "la taille d’un gros pois". Ce calibre correspond à celui de la blessure décrite par le fils du docteur Gachet, Paul Gachet. Tout comme tous les autres calibres (6mm, 7mm, 8mm, 9mm, 10mm et 12mm). La balle n’a été vue par personne, n’ayant pas été extraite du corps du peintre."

Enfin, pour Wouter van der Veen, le fait que cette arme soit restée dans le sol entre 50 et 80 ans ne veut pas dire pour autant qu'elle appartenait à Vincent Van Gogh : " Cela signifie que toute arme ayant servi avant d’être perdue, entre 1880 et 1910, dans le champ exploité par l’agriculteur en 1960, est susceptible d’être l’arme de Van Gogh. Rappelons qu’Auvers était un lieu très apprécié des Parisiens, fréquenté par des artistes venant du monde entier, et que les Lefaucheux 7mm, j'insiste, étaient extrêmement courants"

Le revolver attribué à Vincent Van Gogh n'a pas tué toutes les polémiques.