Afrique : quel impact du braconnage dans la disparition des espèces ?

Entretien. Le braconnage est une des causes majeures de la disparition de certaines espèces en Afrique. Pourtant, on assiste depuis une dizaine d'années à l'explosion de ces activités illégales. À l’occasion de la Journée mondiale des espèces menacées ce 11 mai, TV5MONDE revient sur l’évolution de la pratique avec Sergio Lopez, président de l’association Wildlife Angel de lutte anti-braconnage.

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Ranger et rhinocéros
Un ranger observe les deux derniers rhinocéros blancs du Nord du Kenya, Fatu, à gauche, et Najin, à droite, dans la réserve d'Ol Pejeta. 
Khalil Senosi/ AP
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Sergio Lopez
Sergio Lopez est un ancien militaire reconverti dans la protection rapprochée. Il est aujourd'hui président de l’association Wildlife Angel, qui lutte depuis 2015 contre le braconnage en Afrique. Il est auteur du 'Manuel de terrain du ranger africain".

TV5MONDE : Quel est l’impact réel du braconnage sur la disparition des espèces en Afrique par rapport à d’autres menaces, comme le dérèglement climatique ou la déforestation ?

On se rend compte que le dérèglement climatique va avoir de plus en plus d’importance sur la disparition des espèces, surtout par rapport aux sécheresses que l’on observe pour le moment de manière diasporique en Afrique. Mais on ne peut pas dire aujourd’hui qu’il en est le principal responsable.

On peut identifier deux causes majeures. La première, c’est le braconnage criminel, c'est-à-dire le fait de chasser ou de pêcher de manière illégale soit en s’attaquant à des espèces protégées, soit en œuvrant sans autorisation. Je préfère d’ailleurs parler de criminalité environnementale plutôt que de braconnage. 

Les principaux mammifères menacés d'extinctions à cause du braconnage en Afrique

  • Les éléphants, ciblé pour leurs défenses en ivoire. Parmi les populations d’éléphants, les morts par balle sont désormais plus fréquentes que les morts naturelles. Leur population a reculé d’au moins 60 % en cinquante ans, et dans les forêts de plus de 86 % en trente et un ans, en raison du braconnage et de la disparition de leurs habitats.
  • Les rhinocéros, tués pour leurs cornes. 3 rhinocéros meurent chaque jour. Il n’en resterait actuellement même pas 29 000 individus sur notre Terre.
  • Les grands félins (lion, léopard, guépard), chassés pour leurs os. Par exemple, le lion est passé à moins de 25 000 individus en Afrique au lieu de 450 000, il y a 50 ans.
  • Les grands singes (gorilles, bonobos et chimpanzés), tués pour leur viande ou capturés pour en faire des animaux de compagnie. Dans les forêts tropicales ou équatoriales du monde, quatre des six espèces de grands singes sont désormais classées "en danger critique d’extinction" dans la liste rouge des espèces menacées de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature.

La deuxième, c’est le conflit homme et animal généré par la raréfaction de la faune sauvage et le développement de l’humain (via la construction d’infrastructures notamment, ndlr).  La proximité de plus en plus forte entre l’homme et l’animal engendre deux phénomènes. D’une part, les êtres humains massacrent les animaux parce qu’ils les empêchent de se développer en termes d’agriculture et d’élevage. D’autre part, cette proximité risque d’engendrer des pandémies.

Aujourd’hui, les cornes de rhinocéros ou les os de tigres ne sont plus seulement consommées à des fins médicinales. Elles sont également un signe de richesse. Sergio Lopez, président de l’association Wildlife Angel et auteur du Manuel de terrain du ranger africain

TV5MONDE :   Les scientifiques alertent l’opinion publique face à la disparition des espèces. Dans le même temps, les actes de braconnages explosent depuis dix ans. Comment expliquez-vous cette tendance ?

Il y a une demande de plus en plus forte sur les pays d’Asie du Sud-Est. La corne de rhinocéros, les os de lions étaient consommés à l’époque de manière relativement mesurée. Aujourd’hui, les cornes de rhinocéros ou les os de tigres ne sont plus seulement consommées à des fins médicinales. Elles sont également un signe de richesse. 

Évolution de la demande des animaux victimes de braconnage en Afrique.
Évolution de la demande des animaux victimes de braconnage en Afrique.
Association Wildlife Angel
Graphique
L'évolution du braconnage des rhinocéros en Afrique du Sud depuis 2001.

Cette explosion de la demande entraîne une explosion de l’offre et du nombre de braconniers actifs. À l’époque, il était plus compliqué d'expédier de manière illégale des parts de l'animal. Aujourd'hui, les échanges se sont mondialisés et sont de plus en plus importants entre l'Afrique et la Chine. Des entreprises chinoises sont implantées sur les territoires africains. Il est beaucoup plus facile de cacher ces marchandises au milieu d’échanges licites.

Des mafias ayant des réseaux très bien implantés dans le trafic de stupéfiants, d'armes ou d'êtres humains, se sont également tournées vers le braconnage.Sergio Lopez, président de l’association Wildlife Angel et auteur du Manuel de terrain du ranger africain

Aussi, le trafic de la faune s’est développé conjointement aux autres activités criminelles. Des mafias ayant des réseaux très bien implantés dans le trafic de stupéfiants, d'armes ou d'êtres humains, se sont également tournées vers le braconnage. Pendant des années, le trafic de la faune sauvage était considéré comme moins grave. Une aubaine pour les trafiquants, qui y voyaient moins de risques. -

Marché illégaux en Afrique
Lien entre le marché de braconnage avec les autres trafics illicites.
Association Wildlife Angel

Depuis quatre ou cinq, on sent un changement de cap de la part des gouvernements. On commence à pénaliser davantage les braconniers. On l’a vu en Afrique du Sud, en Namibie d’ailleurs.

TV5MONDE : Les activités de braconnage sont-elles développées sur tout le continent africain ? 

Les quatre grandes régions de l’Afrique sont toutes concernées. L’activité de braconnage dépend de l’implantation des entreprises, notamment chinoises, pouvant favoriser les échanges.

En Afrique de l’Ouest et centrale, on a plus du trafic d’ivoire et de viande de brousse. En Afrique de l’Est et Australe, il y a énormément d’éléphants et de rhinocéros. La corne de rhinocéros se négocie sur le marché noir à plus de 60 000 dollars US le kilo en Asie du Sud-Est. Donc, les mafias sont parfaitement implantées dans ces régions.

TV5MONDE : Vous êtes auteur du "Manuel de terrain du ranger africain". Concrètement, comment agissez-vous sur le terrain pour y remédier ?  

Sur le terrain, on initie nos rangers à l’armement. Mais on n’aborde jamais ce thème sans aborder ceux de la légitime défense et des droits humains. Il y a des zones en Afrique où les éco-gardes (les rangers, ndlr) ne sont pas armés suite à la décision des gouvernements. C’est le cas du Gabon, de la République Démocratique du Congo ou de la Guinée. À ce moment-là, on axe beaucoup plus sur les sports de combat. C’est très réaliste et adapté à la menace, face à un couteau ou à une machette. 

On entraîne les éco-gardes (rangers, ndlr) au discernement, c’est-à-dire la capacité à distinguer les différents types de braconniers.

Sergio Lopez, président de l’association Wildlife Angel et auteur du Manuel de terrain du ranger africain

Ensuite, nos rangers sont entraînés au discernement, c’est-à-dire la capacité à distinguer les différents types de braconniers. On en a identifié six types, avec une dangerosité croissante. En fonction de la dangerosité, les rangers doivent adapter leurs comportements.

Imaginons qu’ils attrapent un braconnier en train de mettre un petit piège pour une antilope parce que, dans son village, il n’y a plus de tourisme depuis la pandémie. On va l’attraper mais on ne va pas l’arrêter ou le menacer. On va faire de la pédagogie.  Par contre, il y a deux ans, au Niger, quand vous avez des membres d’Al Qaïda en face déterminés à tuer les rangers en face d’eux, là il faut bien se défendre.

TV5MONDE : Comment accompagnez-vous cet agriculteur qui ne voit pas d’autres solutions pour vivre ?

Notre doctrine, c’est de faire de la pédagogie préventive. On leur rappelle que c’est leur patrimoine à eux et que si, petit à petit, ils le détruisent, ils ne pourront plus en profiter.

On pousse aussi le développement de programmes d’aide en s’appuyant sur des ONG qui leur apportent de la santé, une éducation adaptée à leur culture et les accompagnent dans des projets agricoles et d’élevage microéconomiques qui vont dans le sens de l’Histoire.