Brésil : des projets de mines de potassium pour engrais menacent la forêt amazonienne

A l'occasion de la Journée mondiale de la terre nourricière chère aux indiens d'Amazonie, focus sur le Brésil. La guerre en Ukraine est le nouveau prétexte brandi par le président brésilien Jair Bolsonaro pour exploiter des terres indigènes au cœur de la forêt amazonienne. Le dirigeant veut y explorer des gisements de potassium pour pallier la pénurie d'engrais provenant de Russie. Pour cela, il veut faire voter une loi autorisant l'exploitation minière des terres indigènes. 
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Manifestation des peuples d'Amazonie contre l'exploitation de leurs terres à Brasilia
Manifestation des peuples d'Amazonie contre l'exploitation de leurs terres lors de la 18ème édition du Free Land Indigenous Camp à Brasilia le 13 avril 2022.
© AP / Eraldo Peres
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Le Brésil est un des plus importants exportateurs de soja et de café. Il a besoin d’un apport constant de fertilisants pour soutenir sa production et de facto son industrie agricole. Il est le 4ème consommateur mondial d'engrais, composés pour beaucoup de potassium. 

Le pays importe environ 80% des engrais qu'il utilise et 20% d'entre eux proviennent de la Russie, son premier fournisseur, dont les capacités à exporter sont affectées par les sanctions économiques occidentales, tout comme son voisin le Bélarus, autre grand fournisseur d'engrais, lui aussi durement sanctionné. Selon le Washington Post, la Russie a vendu pour 3,5 milliards de dollars d’engrais au Brésil en 2021.

Dépendance des imports russes

Cette pénurie d’engrais n’affecte pas uniquement le Brésil, mais la pluspart des pays occidentaux.

La FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture mettait en garde contre cette dépendance aux imports russes : "En 2021 la Russie était le premier exportateur d’engrais azotés et le deuxième fournisseur d’engrais potassiques et phosphorés au monde".

Svein Tore Holsether, le patron du premier producteur mondial d’engrais azotés minéraux, le norvégien Yara, (cité par la France agricole) soulignait que 25% de l’approvisionnement européen en azote potasse et phosphate provient de Russie. 
 
De quoi sont constitués les engrais ? 

Les engrais contiennent des nutriments pour nourrir les plantes et favoriser leur développement. Ceux d’origine minérale sont fabriqués à partir de l’azote (N) de l’air ou de minerais extraits du sous-sol comme le phosphore (P) et la potasse (K).

L’immense majorité des agriculteurs européens utilisent des engrais minéraux "NPK" et notamment azotés. Les fertilisants azotés sont fabriqués à partir d’ammoniac, obtenu en combinant l’azote de l’air et l’hydrogène provenant du gaz naturel.

Près de 80 % du coût de production de l’ammoniac est lié à l’utilisation du gaz. Il existe plusieurs types de ces engrais : sous forme liquide (solution azotée) ou de granulés (ammonitrate et urée).

La guerre en Ukraine affecte donc doublement les coûts de fabrication par l'embargo sur le gaz et le potassium de Russie.

(Source : www.lafranceagricole.fr)
Le président Bolsonaro est allé en Russie à la mi-février, alors que les tensions étaient déjà très vives dans la région, pour demander à Moscou de garantir ses approvisionnements d'engrais au Brésil.

Voir : Brésil : Jair Bolsonaro, adulé ou detesté ?
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Début mars, la ministre brésilienne de l'Agriculture Tereza Cristina a affirmé que le Brésil disposait de stocks suffisants jusqu'au mois d'octobre - tout en indiquant que le pays négociait déjà avec d'autres importants exportateurs d'engrais.

Activités minières sur les terres indigènes

C’est dans ce contexte de crise, que le gouvernement Bolsonaro décide de lancer le 11 mars son Plan national sur les engrais pour 2050. Le Plan est voté par décret.

Le gouvernement brésilien entend stimuler la production domestique de ces produits et investir dans la "découverte de nouveaux gisements" de minéraux dans le pays, et dans leur exploitation.

Mais pour réaliser ce plan, le président brésilien doit faire voter une loi pour autoriser l’activité minière sur les terres indigènes en Amazonie. Ce projet de loi est actuellement en discussion à la chambre. Et pour Jair Bolsonaro, le conflit entre la Russie et l'Ukraine représente "une opportunité" pour le faire approuver le plus vite possible. Le président est persuadé que le Brésil peut trouver du potassium sur les terres indigènes pour produire de l’engrais.

Un projet controversé

Des chercheurs de l’université de Minas Gerais ont pointé qu’il n’y avait pas de potassium dans ce territoire. Plus des deux tiers des réserves en potassium du pays se trouvent en dehors de la forêt amazonienne. Et au sein de cette forêt, seuls 11% sont des terres indigènes. Pour Raoni Rajão, professeur en Sciences sociales à l’université de Minas Gerais, "le gouvernement propose une fausse solution à un vrai problème" et les impacts sur l’environnement seront immenses. 

Le 25 janvier 2019, la rupture du barrage du géant minier Vale à Brumadinho avait fait au moins 259 morts, sans compter les dégâts environnementaux.

Lire : Brésil : la rupture d'un barrage pourrait avoir fait des centaines de morts


Même les grandes compagnies minières critiquent ce projet.

L'Institut brésilien des Mines (Ibram), dont les 120 associés représentent 85% de la production minière dans le pays, affirme dans un communiqué que ce projet de loi ne permettait pas de réglementer de façon "adéquate" les activités du secteur dans ces territoires. "Cette régulation doit faire l'objet d'un débat au sein de l'ensemble de la société brésilienne, (en impliquant) notamment les peuples indigènes eux-mêmes, dans le respect de leurs droits constitutionnels." 

Pour l'Ibram, qui regroupe des multinationales comme Vale, Rio Tinto ou Anglo American, "l'exploration minière industrielle peut être viable dans tout le territoire brésilien", à condition de "préserver la vie et l'environnement, notamment en Amazonie, en évitant la déforestation".

Fin février, un rapport de l'ONG Amazon Watch accuse ces géants miniers de tenter d'étendre leurs activités en Amazonie. L’ONG démontre que malgré le fait que l’exploitation minière des terres indigènes soit - pour le moment - illégale au Brésil et que l’impact de la déforestation sur ces territoires est dévastateur, ces compagnies minières veulent exploiter ces terres. Elles reçoivent pour cela des financements des États-Unis, du Canada, du Brésil et de l'Europe. 

L'opposition des peuples autochtones

Du 4 au 14 avril, 7000 indigènes se sont rendus à Brasilia pour tenir leur "Camp des terres libres" dont le mot d'ordre était "Reprenons le Bresil : démarquer le territoire et indigéniser la politique". Ils ont manifesté contre la loi 191/2020 qui autoriserait l'exploitation minière de leur terre.  Une lutte répercutée aussi via la réseaux sociaux dont ils maîtrisent parfaitement les codes.

Voir : Brésil : les réseaux sociaux, porte-voix de la cause indigène

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Leur mobilisation a suspendu le vote qui devait avoir lieu début avril. Selon les peuples indigènes d'Amazonie, cette loi entraînerait la destruction de 62 0000 hectares de terres. Au delà de cette perte, ils soulignent les répercussions globales de cette exploitation minière.  Des répercussions démontrées par un rapport publié le 19 avril par un collectif d'ONG et d'universités MapBiomas.

L'enquête de ce collectif montre que les terres réservées aux populations autochtones au Brésil ont servi de rempart contre la déforestation ces trente dernières années.
Le Brésil a perdu 69 millions d'hectares de végétation native sur cette période, mais seulement 1,1 million d'hectares sur les réserves indigènes, qui occupent 13,9% du territoire national. 

Voir : Environnement : les femmes indigènes replantent l'Amazonie

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Tasso Azevedo, coordinateur du projet Mapbiomas explique que "les données satellitaires montrent que les indigènes retardent la destruction de la forêt amazonienne." Celui qui a été aussi Directeur général des services forestiers du Brésil de 2006 à 2009, pendant le gouvernement Lula, ajoute que "sans ces territoires, nous serions certainement plus proches du point de non retour, à partir duquel cette forêt tropicale cessera de jouer son rôle crucial pour l'agriculture et les industries dont dépendent les villes."

Le 22 avril, une journée pour penser à la Terre nourricière

Depuis 1971, l’ONU a choisi le 22 avril comme Journée internationale de la Terre.

En 2009, l’Assemblée générale de l’ONU présidée par la Bolivie, adopte la résolution "harmonie avec la nature". Le président bolivien Evo Morales proclame le 22 avril "Journée Internationale de la Terre mère"
L’ONU a voulu indiquer par ce terme inspiré des peuples autochtones "que la Terre et ses écosystèmes sont notre maison commune et qu’il est nécessaire de promouvoir l’Harmonie avec la Nature pour arriver à un équilibre plus juste entre les besoins économiques, sociaux et environnementaux des générations présentes et futures."

En 2022, l’organisation mondiale rajoute l’adjectif "nourricière" à cette planète si malmenée car "la nature souffre et nous envoie des signaux forts que nous ne pouvons négliger". Le 22 avril devient donc la Journée internationale de la terre nourricière.

Ces journées internationales permettent de mettre en lumière des questions importantes pour l’humanité dans son ensemble.

Nous connaissons tous le 8 mars, journée internationale des femmes, mais une même date peut être attribuée à plusieurs causes. Par exemple, le 21 mars, jour officiel du printemps est également la Journée internationale du Novruz (fête traditionnelle des peuples iraniens), la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, la Journée internationale des forêts, celle de la Poésie et celle de la Trisomie 21.

Pour aller plus loin :

TV5MONDE propose une programmation spéciale pour cette Journée de la Terre nourricière en lançant une nouvelle série "Les sentinelles bleues" à retrouver sur la plateforme de VOD TV5MONDE PLUS.