COP 28 : peut-on parier sur le nucléaire pour la transition énergétique ?

Un appel à tripler la capacité de l'énergie nucléaire dans le monde, d'ici 2050 a été signé par une vingtaine de pays, ce samedi 2 décembre, pendant la COP28, à Dubaï. L'enjeu est de réduire la dépendance du charbon et du gaz, grand enjeu de cette COP. Cet appel est-il réalisable et signifie-t-il un retour en grâce du nucléaire dans la course à la neutralité carbone ? Éléments de réponse avec le professeur à Sciences Po, spécialiste des énergies Thierry Bros et la journaliste Anna Hubert, spécialiste des questions énergétiques pour le site web d'information Contexte à Bruxelles.

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Le ministre de l'Énergie des Émirats arabes unis, Suhail al-Mazrouei, s'exprime lors d'un événement sur l'énergie nucléaire lors du Sommet des Nations Unies sur le climat COP28, le samedi 2 décembre 2023, à Dubaï, aux Émirats arabes unis.

Le ministre de l'Énergie des Émirats arabes unis, Suhail al-Mazrouei, s'exprime lors d'un événement sur l'énergie nucléaire lors du Sommet des Nations Unies sur le climat COP28, le samedi 2 décembre 2023, à Dubaï, aux Émirats arabes unis.

(Photo AP/Peter Dejong)
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"Je veux réitérer que l'énergie nucléaire est une énergie propre, il faut le répéter". C’est en ces termes qu’Emmanuel Macron a défendu l’appel d’une vingtaine de pays à tripler les capacités de l'énergie nucléaire dans le monde d'ici 2050, ce samedi 2 décembre, lors de la COP28, à Dubaï

Les États-Unis, la France et les Émirats arabes unis, mais aussi le Canada, le Japon, la Corée du sud, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie, la Suède, l'Ukraine, la République Tchèque, la Bulgarie, la Finlande, la Hongrie, la Moldavie, la Mongolie, le Ghana et le Maroc ont signé cette déclaration commune. 

S’agit-il d’un effet d’annonce, ou d’un retour en grâce du nucléaire ? En Europe,  l’Allemagne avait initialement pour objectif de sortir du nucléaire avant fin 2022. La France, avec la loi de transition énergétique de 2015 prévoyait de réduire de 50% la part du nucléaire dans la production d’électricité d’ici à 2025 (le délai avait été reculé à 2035). Le gouvernement s’était engagé également à fermer 14 centrales. 

En février 2022, la guerre en Ukraine débute avec l'invasion des forces russes, provoquant entre autres, un bouleversement sur le marché de l'énergie. Et la France décide alors de relancer la production d'électricité dans le nucléaire. Une loi est promulguée le 22 juin 2023 en France. Elle vise entre autres à accélérer l'accélération des procédures de construction des nouvelles installations nucléaires. Le sénat français annule la décision de 2015 de réduire la part du nucléaire dans l'électricité à 50%.

Avec cette déclaration commune d'une vingtaine de pays de tripler l'activité nucléaire d'ici 2050 assiste-t-on à un retour en grâce du nucléaire ? 

Nouvel objectif nucléaire pour la France

Selon Thierry Bros, professeur à Sciences Po et spécialiste des énergies, cette déclaration s’apparente à “un léger retour au pragmatisme”. Le changement climatique est toujours présent et, rappelle-t-il, “rien n’a été fait pendant 20 ans, et lors de COP précédentes, il avait été déclaré que le nucléaire n'était pas une énergie verte. Que de temps perdu, que d'argent perdu et que de CO2 émis”, regrette-t-il.

Néanmoins l'expert appelle à la prudence après cette déclaration. “Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. La France d'Emmanuel Macron, qui voulait réduire le parc nucléaire quand il a été élu la première fois, veut maintenant le tripler. J’appelle cela de la gribouille énergétique et aucune de ces promesses n'a une chance d'être réalisée”, déplore Thierry Bros. En effet, la centrale de Fessenheim a été fermée en 2020 en France. Le chercheur rappelle d’ailleurs qu’Emmanuel Macron “n'est pas arrivé à fermer les autres [centrales] et de son mandat, on ne verra jamais une nouvelle centrale construite”.

 

Cette déclaration n’est pas contraignante, et n’engage pas tous les participants de cette COP.

Anna Hubert, journaliste.

“La France en a vraiment fait son cheval de bataille”, souligne pour sa part la journaliste spécialiste des questions énergétiques, Anna Hubert. “Depuis plusieurs mois, la France indique qu'elle veut un objectif nucléaire. On peut considérer que le nucléaire a à nouveau le vent en poupe dans le monde”. 

Néanmoins, la journaliste n’est pas convaincue qu’il s’agisse d’un engagement majeur. “Cette déclaration n’est pas contraignante, et n’engage pas tous les participants de cette COP”. L'appel signé par une vingtaine de pays montre que la COP est utilisée “comme une caisse de résonance”. “Les pays n’ont plus peur de se dire pro-nucléaires. Ils ont confiance. Faire une telle déclaration est symboliquement fort”, poursuit-elle. 

Pour Thierry Bros, cela s’apparente plutôt à du “greenwashing” (une communication trompeuse en faveur d'un engagement écologique, ndlr) de la part de la classe politique. “Chacun vient avec un carnet de chèques en bois et met des milliards et des tonnes de bonnes intentions dans le climat”.

Politiques énergétiques contradictoires

Ce n’est pas pour autant un retour en grâce du nucléaire, en tout cas en France, selon l'expert. “Je comprends le discours d'Emmanuel Macron qui dit qu'il faut sortir du charbon avant 2027. Mais je rappelle que c'est lui qui, en 2022, a prolongé les centrales à charbon en France. Nos amis allemands, eux, ont décidé que ça serait ni en 2027, ni en 2030", énonce Thierry Bros.

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Le chercheur se montre sévère sur la politique énergétique de la France. “Nous sommes devenus des 'guignols' (sic) sur la scène internationale de l'énergie, donc on peut bien déclarer ce qu'on veut. Je pense que ça n'a plus aucun effet”, déplore-t-il.

Selon Thierry Bros, il faudrait maintenant avoir une politique énergétique cohérente. “On peut faire de grands plans et puis on peut du jour au lendemain les changer”, explique-t-il. “Aucun de ces chefs d'État ne sera démocratiquement réélu entre maintenant et 2050”.

Du coté de l'Elysée on estime ne pas céder aux sirènes du court terme. L'objectif affiché serait d'arriver à une énergie décarbonnée d'ici 2050. "Le programme des nouveau réacteur est là. Il commence aujourd'hui", affirmait le président Macron le 10 février 2022 lors du lancement du programme d'investissements, France 2030.

Le professeur à Sciences Po dénonce une opposition idéologique au nucléaire ces dernières années au nom "de la sobriété énergétique". "Cette non-politique nous a menés droit dans le mur. Sans nucléaire, la sobriété énergétique heureuse, ça ne fonctionne pas. Le chemin parcouru depuis 10, 20 ans était scientifiquement faux et inepte”, assène-t-il. 

L'absence de la Chine et de la Russie

Pour autant, annoncer un engagement à tripler les capacités de l’énergie nucléaire ne dépend pas d’un seul pays. “Ce n’est pas la France à elle toute seule qui va tripler sa capacité”, explique Thierry Bros, pour qui l’Europe a “décidé de mettre la charrue avant les bœufs” dans sa politique énergétique ces dernières années.

“C’est très bien d’avoir décidé de ne plus avoir de voitures neuves thermiques à partir de 2035, pour les remplacer par des véhicules électriques. Si on veut que les gens les utilisent il faudrait construire en Europe au moins 50 nouveaux réacteurs nucléaires, soit quasiment la capacité française actuelle”, développe le spécialiste.

Il est important de souligner que deux des plus gros producteurs nucléaires que sont la Chine et la Russie n’ont pas signé cette déclaration. “Sur la cinquantaine de nouveaux réacteurs construits depuis 2018, presque tous sont construits dans ces deux pays”, précise Anna Hubert.

“Ni Xi, ni Poutine ne se sont déplacés, peut-être parce que pour eux, ils n’étaient pas forcément les bienvenus”, explique Thierry Bros. “Pour la Chine ou pour la Russie, il s’agit de géopolitique avant tout. Vendre des centrales nucléaires, c'est une vision expansionniste de leur politique et une vision géostratégique de l'implantation d'une technologie qu'ils maîtrisent parfaitement”.

Un accès au nucléaire bientôt facilité ?

En revanche, des pays n'ayant pas encore accès à l'énergie nucléaire ont signé l'appel. “On peut facilement imaginer qu'il y ait derrière cet accord un donnant-donnant. En échange de la signature, ils souhaitent obtenir une aide à la construction ou un transfert d’une technologie pour faciliter la production”, indique Thierry Bros.

Pour le spécialiste, il s’agit là d’un calcul de “survie politique” pour ces gouvernements. “Les populations veulent de l’énergie. Si on ne leur en livre pas, ces gouvernements seront battus. C’est ce qui fait trembler certains. L’objectif est de fournir de l’énergie, l’un des premiers besoins de la population avec l’alimentation”, déclare Thierry Bros.

Certains de ces pays espèrent acquérir des installations nucléaires moins coûteuses. “Il s’agit encore de prototypes, mais les petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR), plus accessibles, et pouvant être construits en beaucoup moins de temps sont une alternative particulièrement intéressante pour eux”, explique Anna Hubert. "Cela leur permettrait d’arriver à cette neutralité d’ici 2050".

Ces réacteurs ne sont pas “au stade de développement commercial”. Difficile donc d’imaginer un délai de construction et d’installation, notamment dans ces pays qui ne disposent encore d'aucune centrale nucléaire.

“Ces pays ne veulent pas faire le pari du tout renouvelable. Ils ont conscience d'avoir besoin d'une autre ressource pour gérer leur transition énergétique", explique la journaliste. "Jusqu'à la guerre en Ukraine, on pouvait parier sur le gaz, comme énergie de transition. Mais, avec les tensions liées à l'approvisionnement en gaz, on constate de plus en plus que le nucléaire pourrait jouer ce rôle afin d'atteindre un objectif de neutralité carbone”, poursuit-elle. 

Comment tenir les délais ? 

Les délais annoncés auront du mal à être réalisés. “Je ne vois pas les premières nouvelles centrales nucléaires arriver avant 2040”, estime Thierry Bros.  “Il faut une volonté politique absolue”, déclare le chercheur. 

Selon Anna Hubert, “Le nucléaire nécessite énormément de temps de construction. Or, il faut réduire de 80 % les émissions carbone d’ici 2035. Parier sur ces petits réacteurs nucléaires modulaires qui ne sont pas encore développés pour atteindre ces objectifs paraît difficile”, poursuit-elle. 

La création d’une alliance du nucléaire par 11 États membres de l’UE semble être un bon moyen pour y arriver selon la journaliste. “Cette alliance va permettre de canaliser les financements et faciliter les autorisations de construction, que ce soit pour les petits réacteurs type SMR mais aussi les plus gros. On n’arrivera jamais à tripler la capacité nucléaire sans augmentation vraiment significative des financements et des permis”, alerte Anna Hubert. 

Pour Thierry Bros, seule "la Chine aura peut-être cette capacité à vendre un produit nucléaire complet dans certains de ces pays et mettre en place de nouveaux réacteurs aux alentours de 2035, ce qui est déjà dans plus de 10 ans”.

Manque de personnel

Et de poursuivre : "En France, nous n'y sommes pas encore. Nous ne savons même pas combien de centrales construire".

Reste les risques sécuritaires et le problème sensible de la gestion des déchets radioactifs.

“Des pays comme la Moldavie, ou le Maroc qui ont signé cette déclaration lors de la COP 28 iront certainement faire appel à des entreprises étrangères pour construire les réacteurs, gérer le problème des déchets ou la sécurité”, explique la journaliste Anna Hubert. Néanmoins ce sont des filières qui rencontrent des difficultés pour recruter, que ce soit en France ou dans les pays ayant déjà des capacités nucléaires. “Pour tripler l’activité, l’enjeu est aussi la formation du personnel”, détaille-t-elle.

La journaliste se montre plutôt pessimiste : “Il est difficilement imaginable dans des pays qui n'ont pas encore de centrales, et donc de personnel compétent, de monter de A à Z un projet nucléaire, y compris la gestion des déchets”.