Pourquoi le rejet des eaux de la centrale japonaise de Fukushima inquiète

Le rejet en mer de l'eau de la centrale nucléaire de Fukushima doit commencer ce jeudi 22 août. Ce projet avait été validé début juillet par l'Agence internationale de l'énergie atomique, suscitant de vives inquiétudes régionales.

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Militants écologistes portant des masques anti-nucléaires

Des militants écologistes organisent un die-in lors d'un rassemblement contre la décision du gouvernement japonais de rejeter l'eau radioactive traitée de la centrale nucléaire de Fukushima, à Séoul, en Corée du Sud, le samedi 8 juillet 2023.

AP Photo/Ahn Young-joon
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100 000 litres d’eau contaminée sont produits chaque jour à Fukushima depuis la catastrophe nucléaire de mars 2011. Cette consommation est essentielle au refroidissement des cœurs des réacteurs entrés en fusion la même année. Le problème, c’est que 1,33 million de tonnes d’eau sont aujourd’hui stockés sur le site de la centrale qui arrive à saturation.  

Pour soulager les cuves, le gouvernement japonais et la Société de l'électricité de Tokyo (Tepco) souhaitent rejeter cette eau en mer à travers un tunnel sous-marin d’un kilomètre de long, avec un filtre au bout. Le projet a été validé le 4 juillet par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et les rejets devraient démarrer au mois d’août. 

"L’AIEA a conclu que la démarche et les activités de rejet de l’eau traitée (...) satisfont aux normes de sûreté internationales pertinentes", assure l’AIEA dans son rapport. Il explique aussi que les rejets auront un impact radiologique négligeable sur la population et l’environnement.

M. Grossi, le président de l’autorité, a déclaré que le rapport était le fruit de près de deux ans de travaux par une équipe de spécialistes. Le processus de filtration et de dilution qui sera utilisé "n'est pas nouveau. C'est quelque chose qui existe dans l'industrie", a-t-il ajouté, évoquant des rejets similaires par des centrales en Chine ou en France. Ces rejets seront en petites quantités sur plusieurs décennies. 

Des risques minimes  

La décontamination totale de l’eau est impossible. Malgré les processus de filtrage et contrairement à tous les éléments radioactifs qui ont pu être traités, le tritium est le seul à ne pas pouvoir être nettoyé. Il ne peut pas être séparé de l’hydrogène, élément constitutif de l’eau. Mais selon Emmanuelle Galichet, enseignante-chercheure en physique nucléaire, il est “très peu radiotoxique. On le retrouve même un peu partout, c’est un élément banal”

Douze années sont nécessaires pour que le tritium perde la moitié de sa radioactivité, temps que les premières eaux contaminées ont passées stockées. Les risques liés au rejet sont donc réduits “et de toute façon, une fois en mer, ça sera totalement dilué”, ajoute la chercheure. 

Rafael Grossi et Fumio Kishida

Rafael Mariano Grossi, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), à gauche, présente le rapport complet de l'AIEA sur le rejet de l'eau traitée de Fukushima au premier ministre japonais Fumio Kishida, à droite, au bureau du premier ministre mardi 4 juillet 2023 à Tokyo.

AP Photo/Eugene Hoshiko, Pool

"Le seul risque, c'est que le tritium se fixe sur un poisson ou une algue que nous mangeons ensuite, nuance Jean-Claude Zerbib, ingénieur en radioprotection, mais cela représente seulement un infime pourcentage de ce qui est rejeté”. Le spécialiste assure toutefois que les quantités potentiellement ingérées seront si faibles que cela ne provoquera aucun problème de santé.

Selon lui, le vrai risque serait plutôt la fuite d’une cuve de stockage, ce qui contaminerait les nappes phréatiques alentours. La concentration de tritium dans ces eaux serait bien plus élevée et serait en plus directement consommé par la population. 

Interrogé par le média de l'écologie "Reporterre", Jean-Christophe Gariel, directeur général adjoint chargé de la santé et de l’environnement à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), est rassurant sur les conséquences de l’opération sur l’environnement et la population : "la mer est une énorme baignoire où tout se dilue très rapidement. À quelques kilomètres, le tritium ne sera plus mesurable".

se montre rassurant sur les conséquences de l’opération sur l’environnement et la population : « La mer est une énorme baignoire où tout se dilue très rapidement. À quelques kilomètres, le tritium ne sera plus mesurable. »

Des réactions internationales  

Malgré le faible risque, l’annonce de rejet de ces eaux a provoqué de vives réactions en Asie. La Chine va par exemple interdire les importations de denrées alimentaires d'une partie du Japon, dont Fukushima, pour des raisons de sécurité. “Il y a une opposition systématique de la Chine vis-à-vis du Japon” nuance Valérie Niquet, spécialiste de l'Asie à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Selon la chercheure, Pékin souhaite avant tout discréditer sur la scène internationale le Japon qu’il juge trop proche des Etats-Unis. “C’est une variable qui peut être activée ou désactivée à tout moment en fonction de ses propres intérêts”, ajoute-t-elle. 

Des militants écologistes scandent des slogans derrière une banderole, en brandissant des affiches

Des militants écologistes organisent un rassemblement contre la décision du gouvernement japonais de rejeter l'eau radioactive traitée de la centrale nucléaire de Fukushima, à Séoul, en Corée du Sud, le samedi 8 juillet 2023.

AP Photo/Ahn Young-joon

En Corée du Sud, la défiance concerne seulement l’opinion publique et l’opposition du gouvernement. Selon une récente enquête de Gallup Korea, 80 % de la population craindrait ces rejets. Cette peur a même provoqué des manifestations, une grève de la faim et une pénurie de sel de mer dans le pays. Toujours selon Valérie Niquet, même si les Coréens et Coréennes sont toujours méfiants envers le Japon, les réseaux sociaux ainsi que les médias locaux provoqueraient et entretiendraient ces réactions. 

Une opposition existe aussi au Japon. Les communautés de pêcheurs de Fukushima craignent notamment que leurs années d’efforts pour rétablir la confiance des consommateurs ne soient anéanties. “Ici, la crainte concerne vraiment l’image négative de ces rejets plutôt que les éventuels dangers”, précise la chercheure.