Yémen : mobilisation de l'ONU pour éviter une catastrophe écologique en Mer Rouge

Le Safer, un tanker contenant 1,14 millions de barils de pétrole, est amarré au large des côtes yéménites depuis six ans. Vieux, non entretenu, il risque de se rompre à tout moment engendrant une catastrophe écologique pire que celle de l'Exxon Valdez en 1989. L'ONU a lancé un premier appel de fonds en mai au près des États membres mais il manque encore 20 millions de dollars. L'organisme international a donc décidé de lancer une campagne de financement participatif.
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le tanker Safer
Le Safer, ex-Esso Japan construit en 1976, reconverti en navire de stockage non propulsé en 1987. Il mesure 360 mètres de long et contient 34 réservoirs de stockage pour une capacité de 3 millions de barils de pétrole brut. Actuellement il en contient 1,14 millions.
© Holm Akhdar, Nations Unies
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La situation est grave. Il faut absolument sauver le Safer, qui contient 1,1 millions de barils de pétrole brut et risque de déverser sa cargasion en Mer Rouge. Ce serait une catastrophe écologique aux conséquences incalculables.

David Gressly, coordinateur humanitaire de l'ONU pour le Yémen, lance donc une campagne de financement participatif espérant réunir 5 millions de dollars d'ici fin juin.
Or ces 5 millions de dollars ne sont pas suffisants. L'ONU a besoin de 144 millions pour transborder les 1,1 millions de barils de pétrole brut du pont du Safer vers les côtes yéménites sous contrôle Houthi.
 Construit en 1976 comme tanker par une compagnie japonaise (Esso Japan), le Safer prend son nom de la SAFER Exploration and Offshore Production Company qui était la compagnie pétrolière numéro 1 du Yemen.

Il est amarré au large de Ras Isa depuis 1988. Il se connecte à l’oléoduc de Marib-Ras Isa et sert également de plate-forme flottante d'extraction et de stockage de pétrole.
Carte du Yémen avec la pointe de Ras-Isa
Le Safer est ammarré à 8 km de Ras Isa depuis 1988 et se connecte à l'oléoduc de Marib. Le gisement pétrolier de Marib n'est plus exploité depuis le début du conflit entre la coalition gouvernementale soutenue par l'Arabie Saoudite et les Houthis.
© TV5MONDE
Le navire mesure 360 mètres (1 181 pieds) de long avec 34 réservoirs de stockage.
Le terminal est fermé depuis le début de la guerre civile au Yémen en mars 2015 et il n’est plus entretenu depuis.

Dès mai 2018, un rapport de l’Observatoire des Conflits et de l’environnement pointait l’état avancé de détérioration du navire et le danger que constituent les 1,14 millions de barils de pétrole qu’il contient. En 2020, le risque d’explosion dûe à l’oxydation de l’air au-dessus des cuves contenant le pétrole a été écarté.
 
Faire fonctionner le navire coûte 8 millions de dollars par an de combustible spécial uniquement pour maintenir ses chaudières opérationnelles et faire fonctionner ses générateurs, indispensables pour la ventilation qui réduit l’humidité et prévient la corrosion.

"Après l'arrêt des chaudières la grande majorité des équipements et des machines de la citerne s'est arrêtée car elles dépendent toutes de la puissance de la vapeur" expliquait en juin 2020 à Associated Press un responsable de la compagnie pétrolière Yéménite. 

Ian Ralby, fondateur de I.R. Consilium, spécialiste de la sécurité et des ressources maritimes connait bien le problème du SAFER qu'il suit depuis des années.
 
Il expliquait en juin 2020 à Associated Press que le coût des dommages environnementaux d’une marée noire ou d’une explosion dépasserait les millions que vaut le pétrole stocké sur le navire.
Dès cette époque, l’expert affirmait que les tentatives de l’ONU pour consolider le bateau étaient "vaines" et que ce dont on avait besoin était tout simplement un sauvetage. 

Déjà en 2019, il démontrait pour l'Atlantic Council, le risque de catastrophe écologique majeure que laisse planer le Safer.
 
Le risque d'explosion augmente de jour en jour, et si cela arrivait, non seulement il endommagerait ou coulerait n'importe quel navire qui se trouverait aux alentours, mais il créerait une crise environnementale quatre fois et demi plus importante que la marée noire de l'Exxon Valdez.
Ian Ralby, The Atlantic council, le 11 avril 2019
C’est tout le nœud du problème : les Houthis ont besoin d’argent et veulent pouvoir vendre ce pétrole.

(RE)voir : Yémen : la solution de cette guerre qui dure "se trouve surtout à Washington, Londres et Paris"
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Toute tentative de négociation engagée par l’ONU était au point mort depuis que les Houthis ont pris le contrôle de la capitale Sanaa.

L’ONU estime que si la cargaison se déversait dans la Mer Rouge, plus de 200 000 pêcheurs perdraient leur travail et 20 milliards de dollars seraient nécessaires pour nettoyer.

Les risques d'une marée noire ont été détaillés par Ian Ralby pour le centre d'études The Atlantic council dans un article alarmant en juillet 2019.

"Un tel incident pourrait avoir des effets considérables et hautement destructeurs : usines de dessalement contaminées, privant des dizaines de millions de personnes, certaines déjà au bord de la famine, d'un accès à l'eau potable; la perte d'écosystèmes marins qui pourraient être la clé pour sauver le reste du corail du monde du réchauffement des mers; des millions de Yéménites désespérés ayant littéralement perdu l'aide internationale parce que les installations portuaires sont inutilisables. Sans compter l'impact tangible sur l'économie mondiale de la fermeture temporaire des voies de navigation de la mer Rouge, le déclenchement de conflits armés pour obtenir les produits de première nécessité, et une spirale descendante dans une région déjà fragile."

Les experts d'I.R. Consilium, fondé par Ian Ralby, plaident pour une action rapide et décisive. 
En mai, l’ONU a réussi à organiser une réunion exceptionnelle des donateurs internationaux afin de rassembler 80 millions de dollars nécessaires pour débarquer les barils de pétrole brut. La France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, le Qatar ont promis 33 millions de dollars pour financer des opérations d'urgence, même pas la moitié de la somme requise.

David Gressly, le représentant de l’ONU pour le Yémen, a obtenu le soutien de la coalition soutenue par l'Arabie saoudite et celui des Houthis.

L’ONU transporterait les 1,1 millions de barils sur la côte. Ils seraient dans un deuxième temps transférés sur un nouveau navire plus sûr. Les Houthis se sont engagés à acheter dans les 18 mois un autre tanker qui remplacerait le Safer qui sera remorqué et ensuite vendu pour de la ferraille.
 
David Gressly, envoyé de l'ONU au Yémen
David Gressly, deuxième à partir de la gauche, alors qu'il dirigeait la mission de l'ONU au Soudan du Sud, à Mundri, Soudan le 1 septembre 2010.
© AP Photo/Maggie Fick
Greenpeace a appelé le 8 juin les pays arabes à participer massivement à ce plan de sauvetage. L'ONG a demandé à la Ligue arabe de tenir "une réunion d'urgence et de déployer des efforts concertés pour financer le plan de sauvetage du Safer avant qu'il ne soit trop tard".
 
Qui sont les 22 pays de la Ligue arabe ?
L'Algérie, l'Arabie Saoudite, l'Autorité palestinienne, le Bahreïn, les Comores, Djibouti, l'Égypte, les Émirats arabes unis, l'Irak, la Jordanie, le Koweït, le Liban, la Libye, le Maroc, la Mauritanie, Oman, le Qatar,la Somalie, le Soudan, la Syrie (suspendue depuis 2011), la Tunisie et le Yémen.

Seuls les Émirats arabes unis ont contribué à la levée de fonds de l'ONU pour le sauvetage du Safer.
Un total de 144 millions de dollars serait nécessaire pour l'opération complète, comprenant la mise en sécurité totale du pétrolier, selon l'ONU.

L’Arabie Saoudite s’est engagée le 11 juin à offrir 10 millions de dollars. 
 

"Il est déplorable que la crise du Safer ne soit toujours pas résolue en raison du manque de soutien financier", regrette dans un communiqué Ghiwa Nakat, directrice de l'ONG pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord. 

Selon elle, "un seul" des États arabes a jusqu'à présent contribué, alors même qu'une catastrophe les toucherait "en premier lieu".

Greenpeace Moyen-Orient en fait sa cause numero 1 et parle d'une "bombe à retardement".

L'ONG résume ainsi l'impact qu'aurait une marée noire dans la mer Rouge. Cette catastrophe environnementale "détruirait les moyens de subsistance limités des communautés côtières pauvres du Yémen qui dépendent de la pêche, aurait un impact sur la santé, dévasterait les récifs coralliens à proximité, obstruerait les usines de dessalement qui fournissent de l'eau potable à des millions de personnes dans la région. Les conséquences seraient desastreuses pour le conflit yéménite."

Mais il faut agir vite, avant l'hiver, comme le soulignait la représentante de l'ONU pour le développement du Yémen, Auke Lootsma, car le mauvais temps pourrait compliquer les opérations de sauvetage et augmenter les risques de rupture du navire : "le financement et la rapidité d'action sont indispensables".