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11-septembre : "En Afrique, il y a eu un sentiment de sympathie à l’égard de Ben Laden"

A Tunis, des salafistes brandissent des photos d'Oussama Ben Laden devant l'ambassade américaine, 9 mars 2012. (AP)
A Tunis, des salafistes brandissent des photos d'Oussama Ben Laden devant l'ambassade américaine, 9 mars 2012. (AP)

Enseignant chercheur à l’université Gaston Bergé au Sénégal et fondateur de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique, Bakary Sambe, analyse les conséquences des attentats du 11 septembre 2001 sur le continent africain. Entre influence américaine et présence française, comment la guerre contre le djihadisme s’organise-t-elle ?

TV5MONDE : Y-a-t-il des ramifications africaines au 11 septembre ?

Bakary Sambe, Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique : Les premiers attentats d’ampleur en Afrique se sont produits à Dar es Salam et Nairobi contre l’ambassade américaine en 1998. Les américains ont été les premiers visés par l’expression d’un djihadisme qui s’est manifesté sur le sol africain. Le 11 septembre constitue une rupture.

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Le djihadisme local s’est inscrit dans un agenda global. Ben Laden a créé un déclic psychologique en rendant les Américains atteignables dans l’imaginaire collectif. Il a aussi cultivé un sentiment d’appartenance communautaire grâce à une narration sur les musulmans martyrisés à travers le monde.

L’Afrique connaît depuis longtemps la violence des islamistes, mais le modèle d’organisation d’Al-Qaïda y a fait des émules. En Algérie durant la décennie noire (1991-2002, Ndlr), lorsque le Front islamique du salut (FIS), s’est transformé en Groupe islamique armé (GIA), puis en Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Ce dernier finit par faire allégeance à Oussama Ben Laden en 2007 et devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

C’est la naissance de la première nébuleuse djihadiste se réclamant de l’idéologie d’Oussama Ben Laden. Cela a lancé une mode de création de groupes comme le Mouvement pour l’unicité et le Djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO)… Ce que le Malien Iyad Ag Ghali,  tente de faire au Sahel avec le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), n’est qu’une tentative de reconstituer ce type de nébuleuse.

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La stratégie américaine, c’est un alliage subtil de conquête des cœurs et de domination des corps.Bakary Sambe, Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique

TV5MONDE : Quelle a été l’action des Américains après le 11 septembre en Afrique ?

Bakary Sambe : Dès 2005, les Américains ont proposé aux États africains dans le cadre du dispositif AFRICOM (Commandement des États-Unis pour l'Afrique, installé à Stuttgart en Allemagne), de lutter contre le terrorisme. Le succès n’a pas été au rendez-vous, mais cela a le mérite d’exister. À la différence de la France qui parie sur le tout militaire, les américains ont mis en place deux stratégies différentes.

Premièrement, le "contre-terrorisme", soit le renseignement, la collaboration avec les États et l’entrainement de forces spéciales appelées Flintlock . Le dernier a eu lieu en 2019 à Ouagadougou et comptait parmi ses participants le colonel Assimi Goïta (président intérimaire du Mali, Ndlr) et le Lieutenant-colonel Mamady Doumbouya (nouvel homme fort de Guinée, Ndlr) !

Deuxièmement, la prévention de l’extrémisme violent (PEV). Les Américains ont financé le Partenariat pour la paix (PPP), piloté depuis Acra. C’est la plus grande initiative impliquant les pays du G5 Sahel. Les États-Unis ont fait le choix de l’influence.

À lire : Terrorisme islamiste, qui sont ces groupes djihadistes ?

Ils agissent d’ailleurs beaucoup dans les banlieues françaises et considèrent les binationaux comme une menace. Il y a toute une opération séduction à travers les programmes qui jadis recrutaient aux portes de Sciences Po et de l’ENA, et qui recrutent désormais des jeunes musulmans de banlieues. C’est un alliage subtil de conquête des cœurs et de domination des corps, destiné à maintenir le terrorisme le plus loin possible des frontières américaines.

 
En tant qu’ancien colonisateur, la France est contrainte de gérer en même temps l’urgence et l’histoire. Bakary Sambe, Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique

TV5MONDE : Quel regard porte les populations africaines sur les troupes américaines ?  

Bakary Sambe : Juste après le 11 septembre, il y a eu toute une campagne sur une Amérique qui s’attaquerait aux musulmans, ce qui a provoqué un sentiment de sympathie à l’égard de Ben Laden, de la part de mouvements islamistes africains. Je me souviens de manifestations de soutien autour de la grande Mosquée de Dakar…

Malgré cette image parfois mitigée, leur avantage est de ne pas avoir à porter le fardeau de l’image d’un pays ancien colonisateur. En tant qu’ancien colonisateur, la France est contrainte de gérer en même temps l’urgence et l’histoire. Les Américains laissent les Français faire les gendarmes et dans cet espace sécurisé ils font de l’influence, pour un jour éventuellement, rafler la mise.

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TV5MONDE : Pourquoi le Soudan a particulièrement été visé par les américains après le 11 septembre (sanctions, liste américaine des pays soutenant le terrorisme) ?

Bakary Sambe : Oussama Ben Laden y a vécu plusieurs années avant de rejoindre l’Afghanistan. Le Soudan était considéré comme un vivier idéologique. D’ailleurs, dans le sillage de l’extension du wahhabisme (courant islamique né au 18ème siècle, Ndlr), quand l’Arabie Saoudite a voulu diminuer le flux d’Africains sur son sol, elle a délocalisé de nombreux pôles d’enseignement radicaux au Soudan.


TV5MONDE : Le retrait des Américains et le retour des talibans peut-il avoir un impact sur la situation en Afrique ?

Bakary Sambe : Selon moi, l’après accord de Doha est crucial. Cet accord signé le 29 février 2020, entre l’ex-président Donald Trump et les talibans, a fixé un calendrier pour le retrait définitif des États-Unis et de leurs alliés d’Afghanistan. La question de la crédibilité de la lutte contre le terrorisme des puissances occidentales va se poser.

Aujourd’hui il y a un flou conceptuel et méthodologique, les inconséquences et les contradictions prennent le pas sur les valeurs démocratiques prétendument défendues. Il va devenir difficile de refuser de négocier avec les groupes terroristes au Sahel, mais d’envoyer une délégation française rencontrer les talibans à Doha, comme ce fut le cas le 27 août dernier.