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14-18 : la bataille pour la réhabilitation des fusillés de la Grande Guerre

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J. Muntzer / B. Banet / A. Demart

Exécutés, déshonorés et jamais réhabilités. Ils sont près de 700,  les fusillés de la Grande guerre, ceux qui se sont opposés à l'absurde ou ont tout simplement faibli devant l'horreur. Des maçons, des pâtissiers, des postiers, des soldats malgré eux qui ont dû affronter la boucherie de 14-18. Des hommes jugés par des cours martiales aux pouvoirs étendus, une justice expéditive qui ne laissait aucune chance aux condamnés de se défendre ou faire appel, ces hommes étaient souvent exécutés dès le lendemain de la sentence.

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Les différentes condamnations font état de refus d'obéissance, abandon de poste, mutilation volontaire voire mutinerie. Fusillés pour l'exemple par un commandement sans état d'âme face à la faiblesse humaine, face à l'absurdité de cette guerre ou parfois pour un "délit de sale gueule". "J'ai l'exemple d'un soldat fusillé qui s'appelle Lévy, un individu simple d'esprit. Lévy est un juif, assisté donc par un rabbin au moment de son exécution et ce rabbin écrira des années après que s'il n'avait pas été juif, il n'aurait certainement pas été exécuté (...) ça veut dire qu'un  individu pour une même faute commise pour un abandon de poste, s'il était par exemple de la CGT, juif, simple d'esprit ou considéré comme un élément perturbateur ça peut venir s'ajouter au conseil de guerre et mener à l'exécution ", nous explique Eric Viot, historien passionné, auteur du livre Fusillés non réhabilités.

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(c) Mémoire des hommes

Le malaise de la réhabilitation perdure

Cent ans plus tard le nom de ces hommes qui se sont battus dans les tranchées, parfois avec bravoure et qui ont affronté l'ennemi comme les autres, n'est toujours pas présent sur les monuments aux morts. Pire, il est encore couvert de honte et d'infamie. 
" C'est un parlementaire du nord de la France qui a demandé une réhabilitation à l'Assemblée Nationale. Il a été reçu à l'époque par le Secrétaire d’État aux anciens combattants qui lui a répondu que ces hommes n'étaient que des tueurs et des violeurs. Ce parlementaire est donc revenu me voir", se souvient Eric Viot. "Je lui ai présenté les résultats de mes travaux, il est retourné à l'Assemblée Nationale pour reposer la question en disant qu'on lui avait dit n'importe quoi ".
 
La réhabilitation est un processus compliqué, rempli d'écueils. D'abord parce que techniquement aucune loi n'existe pour accompagner la procédure et lui offrir un cadre d'action. Et puis il y a les archives incomplètes ou manquantes, 20 à 25% des dossiers ont été perdus, principalement pendant la Seconde Guerre Mondiale.
 
Surtout parce qu'il y a des questions morales : comment prouver les excès de tel ou tel conseil de guerre ? Comment prouver qu'implicitement l'acte incriminé n'a pas tout à fait été commis ? Comment arguer des circonstances atténuantes des présumés "coupables" quand les documents de l'époque, la plupart des dossiers de justice sont à charge sans éléments pour venir les défendre. Des hommes dont on refuse de comprendre à l'époque qu'ils sont dépassés par les événements, par la tuerie qui aujourd'hui pourtant nous semble dépourvue de sens. Comment expliquer qu'un homme déclaré déserteur est "mort pour la France" et qu'il a agi dans le bien de la France ?
 
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© TV5MONDE / L. Fachaux, S. Alayrangues
Pourtant les exemples ne manquent pas " Il y a des choses qui ne sont jamais dites. Par exemple des hommes qui ont perdu la tête et ces gens ont été exécutés. Parce qu'en 1914 on considère que la guerre n'est pas à l'origine de la folie mais que la folie est héréditaire (...) Dans la Sarthe j'ai retrouvé un soldat qui a perdu la tête lors des premiers combats à la baïonnette, a dit qu'il ne retournerai pas au combat à la baïonnette, il n'y est pas retourné et a été exécuté quelques temps après " raconte Eric Viot.
 
Avec l'aimable autorisation d'E. Viot
Au cas par cas quelques fusillés ont pu retrouver leur place sur les monuments aux morts, surtout grâce à des initiatives individuelles et locales. Louis Oger, Paul Lebrech, Julien Brillant, Maurice Joubert, Emile Lhermenier, Albert Valet, François Vannier, 7 fusillés dont la mémoire a pu être réhabilitée par le travail d'Eric Viot dans son département de la Sarthe. Mais dès les années 1920-1930, quelques réhabilitations avaient déjà eu lieu, souvent au cas par cas, arrachées de longue lutte par les familles et les associations pour abus caractérisé de la justice militaire. Et puis après la seconde guerre mondiale ces hommes sont devenus des oubliés de l'histoire. Des décennies sont passées avant que leur sort soit de nouveau évoqué par le pouvoir politique à la faveur de certaines commémorations.
 

1998, Lionel Jospin, un cavalier bien seul

Le pouvoir exécutif français n'ose pas s'aventurer en première ligne sur ce dossier. Les présidents préfèrent jouer la prudence sur la question. C'est un Premier ministre de cohabitation qui osera le premier passer à l'action. En 1998 Lionel Jospin lors des célébrations du 80e anniversaire de l'armistice de 1918 pose un premier jalon pour une réhabilitation " Certains de ces soldats, épuisés par des attaques condamnées à l'avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond, refusèrent d'être des sacrifiés. Que ces soldats, "fusillés pour l'exemple", au nom d'une discipline dont la rigueur n'avait d'égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd'hui, pleinement, notre mémoire collective nationale ".
Des mots qui sont vivement critiqués à l'époque par le Président de la République Jacques Chirac et par plusieurs membres de la droite dont le parlementaire Nicolas Sarkozy.
 
Il faut ensuite attendre 2008 lorsque le Secrétaire d'état aux anciens combattants Jean-Marie Bockel ose se pencher sur la question d'une réhabilitation au cas par cas. Lors des cérémonies du 11 novembre 2008, son travail va influencer le discours du Président alors en fonction. Nicolas Sarkozy rend alors hommage à tous les morts de la première guerre mondiale y compris les fusillés, lui qui 10 ans auparavant s'était opposé à un geste similaire.
 

Le Centenaire et les espoirs déchus

Mais ce sont les grandes commémorations du centenaire qui vont porter les espoirs d'une réhabilitation totale de ces fusillés.
 
Le groupe parlementaire communiste propose en 2012 un texte pour rendre justice aux soldats fusillés "pour l'exemple" durant la grande guerre et leur donner la mention "mort pour la France". Le 19 juin 2017 le Sénat français repousse la proposition de loi par 268 voix contre 33, une douche froide.
 
En 2013 c'est l'historien Antoine Prost qui se lance dans la réhabilitation des fusillés pour l'exemple. Il remet un rapport au ministre délégué aux anciens combattants de l'époque Kader Arif et qui se veut favorable à la réhabilitation. François Hollande alors à la tête de l'exécutif n'en fera rien, en total contradiction avec les convictions qu'il avait affiché quelques années auparavant. " François Hollande avait soutenu ma démarche quand il était président du Conseil général de Corrèze" raconte Eric Viot " quand il a été élu président de la République il a fait avancer un petit peu le dossier mais n'ai pas allé jusqu'à la réhabilitation ".
 
La dernière chance de ce Centenaire c'est avec le Président nouvellement élu Emmanuel Macron. Lui qui a cassé les codes politiques va pourtant se ranger dans la droite lignée de ses prédécesseurs.
Avec l'aimable autorisation d'E. Viot
" Vous soulevez à nouveau une demande ancienne, plusieurs fois exprimée sous différentes formes, d'une réhabilitation collective des fusillés (...) pour autant, il ne peut, aujourd'hui pas plus qu'hier, y être répondu favorablement. Il ne s'agit en effet pas d'un sujet politique, qui donnerait lieu à des réponses différentes selon les gouvernements et les chefs de L’État "  réaffirme son chef de cabinet dans un courrier en réponse à une sollicitation d'Eric Viot.
 
Par ces mots, la France vient peut-être de rater son rendez-vous avec l'histoire, là où d'autres pays ont su briser le tabou.
En 2006, le gouvernement britannique réhabilite par voie législative 306 soldats britanniques fusillés pour " lâcheté ou abandon de poste " , un monument est érigé pour leur rendre hommage avec une statue représentant un soldat attaché, les yeux bandés et des piquets de bois portant le nom des victimes.
 

Eric Viot et d'autres devront donc continuer à se battre, nom par nom pour que ces soldats reprennent place aux cotés des leurs et que leur mémoire soit honorée comme ceux qui se sont battus pour la France et non plus comme des criminels.