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Mort de Jacques Chirac : dix choses que vous ne saviez (peut-être) pas sur l'ancien président français

L'une des dernières apparitions publiques de Jacques Chirac, le 24 novembre 2011, lors de la remise des prix de la Fondation Chirac au Musée du quai Branly à Paris.
L'une des dernières apparitions publiques de Jacques Chirac, le 24 novembre 2011, lors de la remise des prix de la Fondation Chirac au Musée du quai Branly à Paris.
(AP Photo/Francois Mori, File)

Retour sur quelques épisodes peu connus de la vie de Jacques Chirac que ses amis appelaient "Le hussard de la République". Il est mort ce jeudi 26 septembre 2019, à 86 ans.

Né le 29 novembre 1932 à Paris, dans le Vème arrondissement, Jacques Chirac est issu d'une famille bourgeoise corrézienne. Il est enfant unique. Son père, Abel Chirac, est instituteur, puis banquier, avant de connaître le succès avec les avionneurs Henri Potez et Marcel Dassault. Sa mère, qui l'adore et qu'il adore, ne travaille pas.

 
Jacques Chirac avec son père, un instituteur devenu homme d'affaires
Jacques Chirac avec son père, un instituteur devenu homme d'affaires
(DR)
Fonceur, volontaire, changeant, parfois déroutant au point d'être imprévisible... Sa vie privée et politique est émaillée d'anecdotes savoureuses qui forgèrent sa réputation de "hussard de la République".

L'homme, grand amateur de bière et de tête de veau, semblait animé d'un optimisme inoxydable. Celui que Georges Pompidou appelait "le buldozzer" aimait à répéter cette phrase : " Dans la vie il y a des hauts et des bas. Il faut surmonter les hauts et repriser les bas."

 

1.  Quand Chirac était fugueur, marin, jouisseur

A 18 ans, le jeune bachelier Chirac décide de réaliser le rêve de sa vie : devenir capitaine au long cours, sillonner les mers du globe et croquer la vie comme l'aventurier qu'il s'imagine être.

 
Le cargo charbonnier "Capitaine Saint-Martin"
Le cargo charbonnier "Capitaine Saint-Martin"
(DR)

Refus paternel qui ambitionne pour lui l'école Polytechnique et l'inscrit d'office au Lycée Louis-le-Grand. Il fugue donc et se retrouve à Dunkerque sur un cargo charbonnier, Le Capitaine Saint-Martin, en partance pour Alger.

L'expérience ne durera pas. Plusieurs semaines plus tard, sur le quai du retour, son père attend le jeune fugueur de pied ferme. Il somme son fils de rentrer à la maison. Il obtempère. Fin de l'aventure.

Mais un autre souvenir perdurera de cette improbable épopée, celui d'avoir perdu son pucelage à la Casbah d'Alger où son capitaine l'a conduit. L'initiation a duré toute la nuit : "Quand, au matin, je suis redescendu vers le port, dans l'odeur de grésil sur les trottoirs, d'anisette et de produits coloniaux, je n'étais plus le même homme", écrira-t-il. Et toute sa vie, l'ex-marin gardera précieusement sa première fiche de paie de navigateur.

2. Chirac vendait  L' Humanité

A 19 ans, le jeune Chirac, élève de Science-Po, a bien vendu L'Humanité-dimanche devant l'église Saint-Sulpice à Paris. Pourquoi ?

Jacques Chirac et Bernadette, le 27 octobre 2006 en Chine, lors d'une visite d'une usine Peugeot. 
Jacques Chirac et Bernadette, le 27 octobre 2006 en Chine, lors d'une visite d'une usine Peugeot. 
(AP Photo/Jacky Naegelen, pool)

Par sympathie pour les communistes, c'est certain, mais aussi... pour surprendre et décontenancer ses futurs beaux-parents  Chodron de Courcel, parents de Bernadette.

Chirac la provoc' ? Certainement.

Il sait que les Chodron de Courcel rêvaient d'un autre profil pour leur fille. Ils n'ont pas digéré non plus sa signature sur l'appel de Stockholm en 1950 qui réclame "l'interdiction absolue de l'arme atomique". Et cette sympathie pour les communistes lui vaudra quelques déboires avec les autorités américaines.
 

3. Chirac et son amour secret américain

Durant l'été 1953, à 21 ans, ce fan de Sydney Bechet, d'Hemingway et de Marlon Brando débarque avec deux amis aux Etats-Unis. Il s'inscrit à la session estivale de la Harvard Business School.

Pour gagner quelques dollars, il fait la plonge puis
Coupure de presse évoquant la passion de Jacques Chirac pour Florence Herlihy, une jeune femme rencontrée lors de l'été 1953 aux Etats-Unis.
Coupure de presse évoquant la passion de Jacques Chirac pour Florence Herlihy, une jeune femme rencontrée lors de l'été 1953 aux Etats-Unis.
(capture d'écran)
 devient serveur dans un
restaurant situé sur le Harvard Square, devant l'université, spécialisé dans les glaces (28 parfums !) et les cheeseburgers. C'est là qu'il fait la connaissance de Florence Herlihy, une ravissante étudiante venue de Caroline du Sud. Coup de foudre.

Il envisage aussitôt de rompre ses fiançailles avec Bernadette Chondron de Courcel rencontrée l'année précédente sur les bancs de Sciences Po.

Refus très ferme et non négociable des parents. En 2015, Bernadette confiera que ce n'était "pas un mariage d'amour mais un mariage d'ambition". Les fiançailles ont lieu en octobre 1953. Les noces le 16 mars 1956. Le couple aura deux filles : Laurence, née en 1958, et Claude, née en 1962. Et en 1979, le couple adoptera Anh Dao Traxel, d'origine vietnamienne.

4. Chirac, protégé de Georges Pompidou

De tous les personnages qui ont croisé sa route, c'est Georges Pompidou avec "son regard humaniste sur le monde" qui a fait Jacques Chirac.
 
Jacques Chirac, à son bureau, sous l'affiche de celui qui fut son mentor, Georges Pompidou, alors Premier ministre.
Jacques Chirac, à son bureau, sous l'affiche de celui qui fut son mentor, Georges Pompidou, alors Premier ministre.
(capture d'écran)

Alors Premier ministre, Pompidou brossera publiquement un portrait particulièrement flatteur de son conseiller toujours vibrionnant, disponible et enthousiaste. En 1967, Chirac se présente aux législatives en Corrèze. 

Georges Pompidou déclare : "A mon cabinet, on l'appelle le Bulldozer. On n'a jamais encore trouvé quelqu'un qui lui résiste (...) J'espère quand même qu'il ne me poussera pas hors du gouvernement mais avec une telle activité, une telle puissance de travail, une telle capacité de réalisation, on peut tout craindre !"

Cette image de l'homme pressé, chère à Paul Morand, sera celle de Jacques Chirac tout au long de sa carrière politique. Il ne la contredira jamais : "Je m'endors toujours avec l'impression que le temps m'a manqué", dira-t-il, fataliste.
 

5. Jacques Chirac, créateur de l'ANPE en 1967

Il rentre à la Cour des comptes, puis au Secrétariat général du gouvernement, d'où il rejoint le cabinet de Georges Pompidou, Premier ministre.

Le 6 avril 1967, le voici bombardé secrétaire d'Etat aux Affaire sociales, chargé des problèmes de l'emploi.
Jacques Chirac, en 1967, au moment d'expliquer à la presse le pourquoi de ces Agences Nationales pour l'Emploi
Jacques Chirac, en 1967, au moment d'expliquer à la presse le pourquoi de ces Agences Nationales pour l'Emploi
(Capture d'écran)
Époque heureuse : le pays ne compte alors que 2% de chômeurs, soit 174 000 personnes. Il annonce la création de l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE). Un moment important.

Le jeune énarque aime à faire la distinction entre "le politique" et "le politicien": "Le politique est, par excellence, l'homme qui agit. Je fais la distinction d'avec le "politicien", homme qui parle et qui intrigue. Et dire aujourd'hui d'un homme politique qu'il est actif, c'est sans doute vouloir lui décerner un grand éloge".



6. Chirac, une parenté cachée avec Audiard  ?

On ne compte plus les réparties, tour à tour drôles, subtiles ou grasses de Jacques Chirac. Adepte d'un langage populaire, volontairement imagé, il emprunte volontiers à la métaphore-choc, ce qui fait de lui un cousin d'alliance avec Michel Audiard, l'un des dialoguistes les plus doués du cinéma français. 

Dessin de Cabu diffusé le 5 septembre 1994 sur Fr3
Dessin de Cabu diffusé le 5 septembre 1994 sur Fr3
(capture d'écran)

Qu'on en juge :

Sur Nicolas Sarkozy : "Sarkozy, faut lui marcher dessus. Et du pied gauche, ça porte bonheur ! "

Sur Edouard Balladur : "Ce type, c'est quand même un remède contre l'amour, non ?"

En évoquant Margaret Thatcher à propos d'un différend sur une négociation : 
"Qu'est-ce qu'elle veut cette ménagère ? Mes couilles sur un plateau ?"

Sur le combat politique : "Il ne faut pas blesser une bête : on la caresse ou on la tue".

Lors d'élections législatives et soutenant la candidature de Jean Louis Debré "Allons boire à nos femmes à nos chevaux et à ceux qui les montent. "

7. Chirac et sa fille Laurence, son combat, sa douleur

Laurence Chirac, sa fille aînée, née en 1958, est le drame de sa vie, la croix qu'il faut porter en silence avec sa femme Bernadette. Jamais au cours de sa longue carrière il n'évoquera cette blessure secrète auprès de ses amis, même les plus proches. Et le temps n'émoussera jamais cette douleur au sein du couple. 

Jacques Chirac avec ses deux filles, Claude (à gauche) et Laurence. Image extraite du film " Le clan Chirac: une famille au coeur du pouvoir"
Jacques Chirac avec ses deux filles, Claude (à gauche) et Laurence. Image extraite du film " Le clan Chirac: une famille au coeur du pouvoir"
(capture d'écran)

Laurence suit des études de médecine que la maladie l'oblige à interrompre. Selon L'Express, une méningite qui a déclenché une anorexie mentale.

Le vendredi 13 avril 1990, à 32 ans, elle se jette par la fenêtre du quatrième étage de son immeuble, rue du Père-Corentin, dans le XIVe arrondissement de Paris. Grièvement blessée, elle échappe de justesse à la mort.

Sur France 3, le 5 décembre 2004, Bernadette confiera : "Une mère qui a échoué avec un enfant et qui n'est pas arrivée à lui rendre sa santé se sent toujours coupable, et un père aussi, quelle que soit son identité, a-t-elle expliqué. Devant ce genre de troubles, on a envie de se cacher."  Laurence Chirac décédéra le 14 avril 2016, à l'âge de 58 ans, victime d'un malaise cardiaque. La perte de sa fille adorée aggravera la dégradation de son état de santé.

8. Clash en Israël et non à la guerre en Irak

Lors d'un voyage en Israël, en octobre 1996, alors qu'il visite la vieille ville de Jérusalem, Jacques Chirac se heurte violemment aux services de sécurité israéliens censés le protéger et dont il juge l'attitude brutale et provocatrice. Très en colère, Jacques Chirac interpelle les agents des services de sécurité israéliens :
 
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(YouTube)

Le journaliste Pierre Haski était l’envoyé spécial du quotidien Libération au Proche-Orient lors de cette tournée. Lors d'un entretien à Europe 1, il se souvient de la suite : " Ça a été un moment diplomatique très fort pour lui, dont il a tiré profit dans le reste de sa visite parce qu’il est devenu, tout à coup, le héros du monde arabe (...) C’était sa première grande initiative diplomatique et il faisait déjà les gros titres partout. Ce soir-là, il était sur un petit nuage (...) Lors de la suite du voyage, en Syrie, en Jordanie, partout où on allait, les gens connaissaient la scène par cœur, parce que CNN l'avait passée en boucle. C’était exactement ce que cherchait Chirac : le signal que la France est de retour et qu’elle comprend la souffrance des Arabes."

La guerre en Irak fut la plus forte confrontation diplomatique avec les États-Unis depuis la décision du général de Gaulle de sortir de l’Otan en 1966. Seul au départ, Jacques Chirac a assumé le risque d’une position de fermeté inflexible contre l’intervention américaine. Pour lui, l’Irak de Saddam Hussein n’était pas un foyer de terrorisme international et ne disposait d’aucune arme de destruction massive. Ce processus de résistance s’étale de septembre 2001, l’attentat contre les tours jumelles à New-York, jusqu’en mai 2003, lorsque l’Amérique de Georges W. Bush lance sa guerre contre l’Irak, en écho à sa théorie de l’Axe du mal.

En plein cœur de cet emballement, c’est aux Nations-Unies, devant les caméras du monde entier, que va se jouer cette partie diplomatique inédite. C'était le 14 février 2003, devant l'Assemblée générale de l'ONU, Dominique de Villepin proclame le refus de la France de participer à ce conflit. (Ici la vidéo)

9. Chirac et la mauvaise odeur du dérapage

Le 19 juin 1991, lors d’un meeting à Orléans, Jacques Chirac, président du RPR, tient des propos ouvertement racistes et négrophobes. Sans jamais les nommer, il s'en prend aux Africains, à "leurs odeurs"dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris – dans lequel Alain Juppé était élu – les accusant d’être polygames, inactifs et grands profiteurs du système d’allocations familiales.

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(Youtube)
Des phrases qui déclencheront une légitime émotion parmi la classe politique française et qui vaudront à Jacques Chirac un satisfecit de Jean-Marie Le Pen. Mais pas seulement. Le rappeur Booba n'oubliera pas ce dérapage plus ou moins contrôlé. Il écrira dans sa chanson Billets violets :
"Bateau Pirate vient de quitter le port./
Bruit et l'odeur Jacques Chirac/
Double moteur : Jacques Pirate.
"
 

11. Chirac,  locataire gracieux chez Hariri

Après son départ de l'Elysée, le 16 mai 2007, Jacques Chirac et son épouse emménagent au 3, quai Voltaire, dans le VIIe arrondissement de Paris. Un logement acquis 4 ans plus tôt par la famille de l'ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri, milliardaire  sunnite libano-saoudien, tué dans un attentat, à Beyrouth, en février 2005.

Le dernier domicile de Jacques Chirac, au 3 quai Voltaire, face au Louvre. Un appartement de la famille de son ami Hariri
Le dernier domicile de Jacques Chirac, au 3 quai Voltaire, face au Louvre. Un appartement de la famille de son ami Hariri
(capture d'écran Google)

C'est le grand luxe : deux entrées, un office, un séjour, un salon, une salle à manger, cinq chambres, deux cuisines, trois salles de bains et, comme il se doit, une vue imprenable sur la Seine et Le Louvre. L'appartement devait être occupé le temps de trouver autre chose. Les Chirac y sont restés.

Il n'est pas déplacé de poser la question du pourquoi, sachant que l'ancien Président percevait 19 000 euros brut par mois de retraite. C'est oublier la très forte amitié qui unissait Jacques Chirac avec Rafic Hariri.
Là serait la clef de de l'explication.

Et L'hebdomadaire l'Express de préciser : "Cette clef a un prénom, Laurence, et un visage; celui de la fille aînée du couple Chirac, anéantie par l'anorexie mentale, que Hariri emmena parfois à bord de son jet privé aux Etats-Unis, pour y consulter des psychiatres de renom. Jacques et Bernadette n'oublieront jamais. "
Ces derniers mois, il habitait un hôtel particulier de la rue de Tournon (Paris VIe) mis à sa disposition par son ami le milliardaire François Pinault.