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Abolition de l'esclavage : quelles commémorations dans le monde francophone ?

  Le mémorial ACTe ou Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la Traite et de l'Esclavage a ouvert en 2015.
  Le mémorial ACTe ou Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la Traite et de l'Esclavage a ouvert en 2015.
Mémorial ACTe

Le 10 mai est la Journée nationale en France des mémoires de la traite de l'esclavage et de leurs abolitions. L'esclavage transatlantique constitue une histoire qui a traversé le destin de nombreux pays francophones. Chacun d'entre eux appréhende la question de la commémoration de l'esclavage de manière différente en fonction de son histoire. Focus sur ce traitement mémoriel de la traite des esclaves dans quatre pays : la France, le Sénégal, Haïti et le Canada.

France : une longue bataille pour la reconnaissance

 
La France fait partie des trois nations (avec le Portugal et l'Angleterre) qui ont dominé la traite transatlantique. Les Antilles françaises étaientconstituent derrière le Brésil actuel et les Antilles anglaises un foyer important de l'exploitation des esclaves. La colonie de Saint-Domingue, actuel Haïti constituait à la veille de la révolution française un des plus importants centres de production de sucre au monde, basé sur le travail des esclaves. La France révolutionnaire abolit dans un premier temps l'esclavage en fevrier 1794. Cette abolition n'est pas réellement appliquée. Napoléon Bonaparte alors Premier consul rétablit l'esclavage en 1802 mais la révolution haïtienne, première révolution réussie d'esclaves dans le monde moderne  met à mal le système esclavagiste dans les antilles françaises. Le 27  avril 1848 le gouvernement provisoire de la seconde République abolit définitivement l'esclavage par l'intermédiaire de Victor Schœlcher.

<strong> </strong>La loi du 21 mai 2001 dite loi Taubira, du nom de Christiane Taubira, députée au Parlement français, 1<sup>re</sup> circonscription de Guyane reconnaît la traite et l'esclavage en comme crime contre l'humanité.
 La loi du 21 mai 2001 dite loi Taubira, du nom de Christiane Taubira, députée au Parlement français, 1re circonscription de Guyane reconnaît la traite et l'esclavage en comme crime contre l'humanité.
AP/ Thibault Camus

Ce n'est qu'en 1983 que la question mémorielle est inscrite pour la première fois dansun texte officiel pour la France métropolitaine. Un décret prévoit l'évocation d'une heure d'enseignement de l'histoire de l'esclavage dans les écoles et les lycées français. En 1998, des députés communistes, à l'occasion des 150 ans de l'abolition de 1848, déposent un projet de loi demandant une reconnaissance et une date officielle pour une commémoration nationale. Le texte est rejeté. En 2001 la loi Taubira, du nom de la garde des sceaux, députée de Guyane reconnait enfin "la traite et l'esclavage en tant que crime contre l'humanité". Cette loi fait partie des quatres lois mémorielles en France (reconnaissance du génocide arménien, reconnaissance de la Shoah et la loi mémorielle en faveur des français rapatriés d'Algérie). Jacques Chirac en 2006 choisit le 10 mai comme "journée commémorative du souvenir de l'esclavage et de son abolition".

Les départements d'outre-mer n'ont pas attendu les années 80 pour commémorer l'abolition de l'esclavage. Les dates diffèrent de la journée du 10 mai. Le 27 avril est une date commémorative à Mayotte. Le 27 avril 1846, deux avant Victor Schœlcher, le Baron de Mackau décrète la fin de l'esclavage sur l'île. Le décret de l'abolition est signé en France le 27 avril 1848 mais il faut attendre plusieurs semaines avant que celui-ci n’arrive à destination dans les Antilles.  Les esclaves martiniquais et guadeloupéens s’impatientent. En Martinique, le 22 mai va être choisi pour commémorer l’abolition de l’esclavage. Ce jour-là, le gouverneur de l'île, face à la colère des esclaves, décide de proclamer l’abolition de l’esclavage.  Même chose en Guadeloupe, le gouverneur local décrète de sa propre initiative l'abolition de l'esclavage le 27 mai 1848.
 

Sénégal : une première sur le continent


Le littoral du Sénégal a été un des principaux lieux du commerce des esclaves. Les centres concentrationnaires des esclaves africains en partance pour l'Amérique se situaient surtout à Saint-Louis. Mais l'île de Gorée, face à Dakar a joué un rôle non-négligeable dans la traite. Au XVIIIème siècle, elle était un haut lieu de "captiveries" françaises, ces grands bâtiments dans lesquels les esclaves étaient enfermés avant d'être expédiés vers les colonies. La Maison des Esclaves, inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco est devenu un symbole de la mémoire de l'esclavage. Le lieu est devenu un endroit pour le tourisme mémoriel.

Monument commémorant la libération de l'esclavage offert par la Guadeloupe sur l'île de Gorée. L'île, classée patrimoine mondial de l'UNESCO, est un haut lieu de la mémoire de l'esclavage.
Monument commémorant la libération de l'esclavage offert par la Guadeloupe sur l'île de Gorée. L'île, classée patrimoine mondial de l'UNESCO, est un haut lieu de la mémoire de l'esclavage.
Libre de droit

En 2015, Dakar décide de commémorer pour la première fois l'abolition de l'esclave dans les colonies françaises. Le Sénégal choisit alors pour date symbolique le 27 avril date à laquelle, en 1848, le gouvernement provisoire de la République française a adopté le décret abolissant l’esclavage. C'est une première sur le continent, elle a du mal à prendre : le choix d'une date calquée sur l'histoire de l'ancienne puissance colonisarice pose question. L'écrivain franco-ivoiren Serge Bilé regrette ainsi que le Senégal n'ait pas choisi une "date africaine" pour commémorer l'abolition de l'esclavage dans une tribune pour Jeune Afrique. L'édition 2017 a même été un temps annulée par la mairie de Dakar.

Haïti : une liberté conquise

Jean-Jacques Dessalines, père de la nation haïtienne © Libre de droit
Jean-Jacques Dessalines, père de la nation haïtienne © Libre de droit

En Haïti, aucune date abolitionniste n'est réellement commémorée. Les esclaves, armes à la main ont conquis leur liberté.  La révolution haïtienne constitue la première révolte d'esclaves réussie dans l'histoire du monde moderne. Elle débute en 1791 et établit en 1804 après avoir défait les armées françaises la première republique noire libre du monde succédant à la colonie française de Saint-Domingue. Le nouvel an est un jour férié en  car le jour de la déclaration de l'indépendance par Jean-Jacques Dessalines, père de la nation haïtienne. Le 18 novembre est également une date commémorative, celle de la victoire définitive des esclaves révoltés sur les forces françaises.

Canada : l'Ontario pionnier de l'abolition


Le Canada n'a pas été une grande nation esclavagiste comparable aux Etats-Unis. L'esclavage y existait, mais dans des proportions moindres, principalement en raison de l'absence de grandes plantations de cannes à sucre.  Le Haut-Canada, actuel province de l'Ontario, a même fait figure de pionnier. En 1793, le gouverneur John Graves Simcoe défie la monarchie britannique et fait adopter une loi sur l'abolition de l'esclavage, un an avant  l'abolition décrétée par la France révolutionnaire. Une jurisprudence voit le jour et les tribunaux tendent à protéger les Africains au Canada.

  Loi visant à prévenir à l'avenir l'entrée d'esclaves et à limiter la durée du contrat de servitude, le 9 juillet 1793.
  Loi visant à prévenir à l'avenir l'entrée d'esclaves et à limiter la durée du contrat de servitude, le 9 juillet 1793.
Archives de l'état de l'Ontario. Domaine Public


Le pays devient une base abolitionniste importante et il n'existe pratiquement plus aucun esclave africain au Canada lorsque la couronne britannique décide d'abolir l'esclavage en 1833. Le pays devient un havre pour les Afro-américains fuyant l'esclavage du sud des Etats-Unis. Plus de quelques 30 000 Noirs trouvent refuge en Amérique du Nord Britannique entre 1800 et 1865.
En 2008, le gouvernement fédéral a commémoré le 175ème anniversaire de la Loi portant sur l'abolition de l'esclavage dans les colonies britanniques. Mais aucune loi mémorielle comparable à celle votée en France qualifie l'esclavage dans son histoire de crime contre l'humanité. Une ville comme Montréal commémore de son côté la fin de l'esclavage le premier août en référence au premier aôut 1834, date du décret mettant en place la loi abolitionniste de 1833.