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Accord Israël/Émirats arabes unis : "Donald Trump avait besoin d'un très grand coup diplomatique"

Le président américain Donald Trump tout sourire dans le Bureau ovale à la Maison Blanche, mercredi 12 août à Washington, après l'annonce d'un accord de paix historique entre les Émirats arabes unis et Israël. Un accord censé interrompre pour un temps l'annexion d'une partie de la Cisjordanie, territoire palestinien revendiqué par l'Etat hébreu. 
Le président américain Donald Trump tout sourire dans le Bureau ovale à la Maison Blanche, mercredi 12 août à Washington, après l'annonce d'un accord de paix historique entre les Émirats arabes unis et Israël. Un accord censé interrompre pour un temps l'annexion d'une partie de la Cisjordanie, territoire palestinien revendiqué par l'Etat hébreu. 
AP Photo/Andrew Harnik

L'accord d'Abraham a fait la Une mais la surprise n'en est pas une. La relation entre Émirats arabes unis et Israël est forte de plusieurs années et représente aux yeux de beaucoup un secret de polichinelle. Coup diplomatique pour Donald Trump, de poker pour Benyamin Netanyahu ou pari risqué pour les Émirats : Joseph Bahout, politologue spécialiste du Moyen-Orient et chercheur au Carnegie Endowment, analyse les enjeux d'un rapprochement dit "historique"

TV5MONDE : Cet accord est-il vraiment une chose à laquelle on ne s’attendait pas ? 

Joseph Bahout : La surprise n’est qu’une surprise apparente, car dans les faits, la « convergence » - terme utilisé par les différents pays eux-mêmes - entre Israël et certains États du Golfe était déjà en cours depuis plusieurs années, et sur certains points finalisée depuis très longtemps. C’est un secret de polichinelle : ce à quoi nous assistons aujourd’hui est uniquement une sorte de mise à jour publique. 

Joseph Bahout est chercheur au Carnegie Endowment, politologue spécialiste du Moyen-Orient. <br />
Crédit : Joseph Bahout
Joseph Bahout est chercheur au Carnegie Endowment, politologue spécialiste du Moyen-Orient. 
Crédit : Joseph Bahout

A quoi est due cette « convergence » entre Israël et les Émirats arabes unis et depuis quand est -elle un fait ? 

Elle est d’abord due au changement de l’ordre des priorités des États du Golfe vis-à-vis de la menace et de l’appréhension de la menace dans la région. Notamment au fait que l’Iran soit devenu le sujet numéro un avant tout autre.

Pour ces États-là, le rapprochement avec Israël avait déjà commencé à des niveaux économiques, commerciaux etc. Mais plus encore depuis quelques années au niveau sécuritaire, du renseignement et de la coordination entre militaires et sécuritaires, essentiellement entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis d’un côté et Israël de l’autre.

Bien sûr, il y a un parrainage américain à tout cela, surtout depuis la présidence de Donald Trump puisque le président américain avait à coeur de construire un front essentiellement anti-iranien. Tout cela ne peut se comprendre qu’à travers ce prisme-là.

Pourquoi officialiser cette relation aujourd’hui ? 

Parce que tout le monde sait dans la région qu’il y a un travail de fond qui se fait entre ces différents partis et cela a très certainement déjà eu des effets sur certains théâtres d’opération. 

D’abord, il y a déjà la donnée américaine, électorale. Trump avait besoin, à un moment où sa campagne est en train de chanceler, où il recule dans les sondages, d’un très grand coup diplomatique. Il a besoin de dire : voilà, j’ai peut-être fait un flop sur la Corée, je ne suis arrivé à rien sur l’Iran, il y a d’autres points qui n'avancent pas dans mon mandat, mais ma diplomatie secrète (ndlr : toute mission officieuse, toute négociation entre États hors des cadres diplomatiques officiels) porte des fruits et pas des moindres. Je suis arrivé à rassembler ces gens là, et je l’annonce. 


Trump avait besoin, à un moment où sa campagne est en train de chanceler, d’un très grand coup diplomatique.

Joseph Bahout, politologue 

Le deuxième point important pouvant expliquer cette relation exposée au grand jour est ce qu’il se passe au niveau de l’annexion de la Cisjordanie et de toute la problématique israélienne du premier ministre Benyamin Netanyahu. C’est-à-dire sa velléité, dans les mois qui viennent, d’achever une partie de l’annexion du territoire occupé de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, de la vallée du Jourdain, avec tout ce que cela a soulevé comme vague d’indignation dans les pays arabes, à majorité musulmane dans la région. Pour ces derniers, c’est ambigu, on ne sait pas encore très bien comment l’accord va jouer.

Est-ce que, comme le pensent certains depuis hier soir, l’annonce de cet accord et ce rapprochement vont constituer un levier et un argument aux pays du Golfe de convaincre Netanyahu de retarder son projet, ou en tout cas de l’édulcorer en disant : "Vous avez obtenu quelque chose de très important, avec nous, maintenant vous nous devez, par rapport à nos opinions, de nous aider et de mettre un coup de frein à votre projet". Les opinions arabes sont toujours extrêmement remontées par rapport au cas palestinien. Est-ce qu’au contraire, Benyamin Netanyahou va se dire, suite à cet accord, qu’il n’a plus aucune réticence de la part d’une partie importante du monde arabe donc qu’il peut continuer son plan et son projet et que personne ne s’y opposera ? C’est cette réponse à ce nouvel accord qu’il faudra observer dans les jours et les semaines qui viennent.  

Le troisième élément de contexte, c’est la question iranienne dans l’absolu. Nous pourrions conclure que se met en place actuellement une sorte de front potentiellement guerrier dans la région, au cas où avant la fin de la parenthèse électorale américaine, quelque chose serait intenté contre l’Iran, une sorte de grande opération. D’une certaine façon, c’est une manière de mettre les troupes en ordre de marche. Je reste prudent face à cette hypothèse mais beaucoup d’analystes disent depuis la signature de l’accord que cela nous rapproche d’un conflit dans la région.


Benyamin Netanyahu est obstiné sur l’affaire palestinienne.

Joseph Bahout, politologue 

Les Émirats arabes unis disent que l’accord est censé mettre un terme au projet d’annexion de la Cisjordanie alors qu’Israël affirme ne pas vouloir y renoncer. Est-ce un jeu de dupes ? 

Je pense que Benyamin Netanyahu est obstiné sur l’affaire palestinienne. C’est une question de politique intérieure, il a besoin d’avancer sur ce dossier. Maintenant, il peut le faire de façon très verbale et ne pas agir dans les faits. Il peut aussi agir et les Émirats protester, mais les deux partis se seront mis d’accord sur le genre de protestations. Personnellement, je ne pense pas que Netanyahu va se laisser intimider. Il va peut-être revoir à la baisse ses objectifs ou faire seulement une partie de ce qu’il comptait faire avec la Cisjordanie. Je ne pense pas non plus que les intérêts golfiens avec Israël soient susceptibles d’être menacés par une action de Benyamin Netanyahu, parce que ce qui les lie maintenant est beaucoup plus important.

De toute façon, les Émirats arabes unis ont franchi le pas. Même maintenant, s’ils protestaient contre l’annexion, cela ne changerait rien au fait qu’ils ont normalisé leur relation avec Israël aux yeux de l’opinion arabe. Désormais, cette dernière ne va pas changer d’avis parce que les pays du Golfe protestent contre l’annexion. Ils se diront simplement que c’est du « lip service », de simples paroles pour la forme et que cela ne change rien sur le fond : Israël et les Émirats se sont acoquinés.


Dans la psyché collective arabe, la cause palestinienne est comme l’Alsace-Lorraine : aucune concession ne peut être faite dessus.

Joseph Bahout, politologue 

La Turquie a vivement réagi suite à la signature de cet accord et parle de trahison vis-à-vis de la cause palestinienne. Pourquoi ?

La Turquie n’est pas un pays arabe mais une grande partie de sa population est de religion musulmane et sunnite, un courant pratiqué de manière un peu vindicative dans la région. Le pays se saisit effectivement de la question palestinienne et il le fait d’ailleurs depuis un moment, dans son conflit qui dure depuis des années avec Israël, dans cette façon d’être vraiment âpre avec la politique de l’État hébreu concernant Gaza, notamment.

Pour Recep Tayyip Erdogan, ce nouvel accord est du pain béni, c’est la preuve par dix de l’accusation qu’il fait depuis des années, à savoir que les pays du Golfe ont trahi, se sont fait acheter par Israël, ont abandonné la cause palestinienne. Vous devez savoir une chose, dans la psyché collective arabe, la cause palestinienne est comme l’Alsace-Lorraine : aucune concession ne peut être faite dessus, ce serait le pêché absolu et le catéchisme, ce sont les droits des Palestiniens.

Que se passe-t-il quand un État franchit le pas ? 

Quand un État se permet de franchir ce pas là, il se met un peu en porte-à-faux. Il ne faut pas oublier qu’Anouar-el-Sadate a été assassiné car il a signé une paix séparée avec Israël (ndlr : président égyptien qui signe en 1978 les accords de Camp David, un accord de paix entre Israël et l’Egypte. Le geste est considéré par les autres nations arabes comme une trahison du panarabisme).

Depuis, le monde a changé, le radicalisme arabe et palestinien n’est plus le même mais pour quelqu’un comme Recep Tayyip Erdogan ainsi que pour le Qatar, l’allié de la Turquie, l’accord ouvre un couloir de contestation et une tentative de rallier une partie de la Ligue arabe qui va être outrée par ce rapprochement. Maintenant, si le nouveau camp Israël/Émirats qui se dessine fini par l’emporter, le Qatar ne sera pas dans une position confortable, parce que il se retrouvera encore plus isolé. Mais le front qataro-turc parie plutôt sur le fait que cette affaire-là va partir en vrille.