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Affaire Carlos Ghosn : Liban, Oman, l'empire souterrain de l'ex-PDG de Renault-Nissan

Panneau de soutien à Carlos Ghosn à Beyrouth en décembre 2018. "Nous sommes tous Carlos Ghosn" peut-on lire dessus © Photo AP / Hassan Ammar
Panneau de soutien à Carlos Ghosn à Beyrouth en décembre 2018. "Nous sommes tous Carlos Ghosn" peut-on lire dessus © Photo AP / Hassan Ammar

La justice japonaise a de nouveau arrêté l’ex PDG de Renault-Nissan Carlos Ghosn jeudi 4 avril et vient de prolonger sa garde à vue. Il risque une quatrième mise en examen pour “malversation financière”. Une nouvelle enquête centrée cette fois sur Oman et le Liban, dont l’homme aux trois passeports est ressortissant. Le Moyen-Orient pourrait être le coeur de cette affaire hors norme aux ramifications multiples.

“Nous prions pour tous ceux qui sont en prison injustement. Nous prions pour Carlos Ghosn, pour sa santé, pour sa famille, pour qu’il soit libéré rapidement”. C’est par cette prière que le Père Fadi el Mir a débuté la messe du jeudi 11 avril en la cathédrale Notre-Dame-du-Liban, en plein coeur du quartier latin à Paris. Une cérémonie en français, libanais et araméen, à l’appel du comité de soutien de l’homme d’affaires franco-libano-brésilien. Alors qu’il semble tombé en disgrâce dans le reste du monde, ce soutien à première vue insolite, s’affiche chez de nombreux ressortissants libanais : dans les prières à Paris, sur des panneaux d’affichage à Beyrouth et surtout sur les réseaux sociaux. La page Facebook de son comité de soutien comptabilise plus de 6 000 abonnés.

Une prière en soutien à Carlos Ghosn était organisée le jeudi 11 avril en la cathédrale Notre-Dame-du-Liban à Paris © Anaïs Renevier
Une prière en soutien à Carlos Ghosn était organisée le jeudi 11 avril en la cathédrale Notre-Dame-du-Liban à Paris © Anaïs Renevier

Le Liban, pays de son enfance où Carlos Ghosn a gardé de nombreux liens, intéresse de plus en plus la justice japonaise. Des soupçons, qui se sont intensifiés au cours des derniers mois. Après trois mises en examen et une première arrestation en novembre 2018, Carlos Ghosn a été de nouveau placé en garde à vue dans le cadre d'une enquête pour abus de confiance, qui a des ramifications dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Une région du monde où plusieurs affaires s’entrecroisent :
 

  • Le milliardaire saoudien

Il est l’un des protagonistes de l’affaire Carlos Ghosn : Khaled-el Juffali est un témoin clé. Selon la justice nippone, l’ex PDG de Renault-Nissan aurait obtenu que ce milliardaire saoudien se porte garant et le couvre après des “pertes sur investissements personnels” pendant la crise économique de 2008. L’ancien patron franco-libanais aurait ensuite remboursé cet argent en utilisant des fonds de Nissan via “la réserve du PDG”.

 
  • La maison beyrouthine

Autre scandale sorti dans la presse peu après la première arrestation de Carlos Ghosn : sa maison à Beyrouth, en plein coeur du quartier huppé d’Achrafieh, achetée 9,5 millions de dollars et rénovée pour 7 millions de dollars supplémentaires, aurait été financée par la société libanaise Phoinos. Une entreprise, détenue par à Zi-A Capital, structure appartenant à Nissan. Des fonds qui auraient également permis de financer des logements à Paris et Rio. 

 
  • 40 sociétés écrans

La société Phoinos est enregistrée à l’adresse du cabinet de l’avocat de Fadi Gebran proche de Carlos Ghosn, aujourd’hui décédé. Idem pour “Good Faith Investments” (GFI), une autre société libanaise au coeur de ce nouveau volet de l’enquête. Elles feraient partie d’un ensemble de quarante sociétés écrans, selon le quotidien japonais Asahi Shinbun, qui a enquêté sur place. Selon le journal économique le Commerce du Levant, qui a consulté les registres du commerce libanais, un ressortissant indien, directeur général de la concession de Renault à Oman et deux actionnaires minoritaires seraient aujourd’hui officiellement à la tête de GFI.

 
  • Transfert de fonds à Oman

C’est via cette société "Good Faith Investment" qu’auraient, selon les accusations du parquet japonais, transité des fonds en provenance d’Oman. L’argent aurait été transféré dans un premier temps par la filiale de Nissan au Moyen-Orient à un distributeur à Oman, la société Suhail Bahwan Automobiles. Cette entreprise aurait ensuite rétrocédé une partie des fonds, via GFI au Liban, à hauteur de 15 millions de dollars.

 
  • Une affaire familiale

Cette somme aurait été en partie investie dans deux affaires familiales des Ghosn : celle du fils, Anthony Ghosn la start-up “Shogun” basée en Californie et celle de l’épouse, Carole Ghosn “Beauty Yacht PTY”. L’argent aurait permis de financer un yacht d’une valeur de plus de douze millions de dollars, qui serait utilisé par la famille Ghosn. L’entreprise est basée aux Îles Vierges britanniques, connues pour être un paradis fiscal et est dirigée par Carole Ghosn. C’est d’ailleurs à propos de cette entreprise et du financement du yacht qu’elle a été entendue à Tokyo jeudi 11 avril, avant de ressortir libre. Celle qui partage avec Carlos Ghosn la nationalité libanaise s’était fait précédemment confisquer son passeport libanais mais avait gardé celui des Etats-Unis, dont elle est également ressortissante.

Le parquet de Tokyo n’a donné aucune explication officielle à ce que la presse japonaise considère encore comme un “mystère”. Deux théories sont évoquées pour cette demi-confiscation : un “raté” de la justice japonaise qui aurait ignoré que la femme de l’ex-patron de Nissan avait deux passeports ou bien une volonté de ne pas froisser les Etats-Unis. Une hypothèse qui montrerait la moindre importance du Liban sur le plan diplomatique pour le Japon. Carlos Ghosn, a lui, dû remettre tous ses passeports dans le cadre de sa liberté conditionnelle.

La folie des grandeurs

 

Carole est la seconde épouse de Carlos Ghosn. Il l’a épousée lors d’une cérémonie en grande pompe à Versailles en 2016 qui fait l’objet d’une enquête en France. Un mariage à l’image de la transformation que Carlos allait connaître aux côtés de Carole. Muriel Rozelier, journaliste travaillant pour le journal libanais “Le Commerce du Levant” explique : “Ici on le compare à l’Américain Jeff Bezos. Dans les deux cas, il y a une femme qui fait pivot, il y a un avant et un après.”

Un nouveau Carlos Ghosn émerge alors. Exit, l’homme plutôt casanier et discret au sujet de son argent. Il devient “un homme plus ouvert médiatiquement, voulant faire la fête, profiter de son argent, le dépenser, le montrer.” Dans un portrait de Carlos Ghosn paru sur le Point son ex-femme est présentée comme “casanière” elle aussi, "peu portée sur les mondanités” et Carole Ghosn, anciennement Carole Nahas comme aimant “faire la fête. Au Liban c’est même un sport national. Alors l’ascète Carlos Ghosn (...) est pris dans un tourbillon de sorties et de rencontres bigarrées." 

Est-ce pour cela que Carlos Ghosn a renforcé les liens avec le pays de son enfance ?  Ces dernières années, ses passages à Beyrouth étaient de plus en plus fréquents. Selon le Wall Street Journal, il s’est rendu huit fois à Beyrouth entre septembre et novembre 2018. “Peu de gens dans le monde possèdent dans leur répertoire le numéro personnel de Carlos Ghosn” peut-on lire dans l’article du Point. “Même ses plus proches collaborateurs n’y ont pas droit. Mais à Beyrouth, la densité d’individus détenant cette suite à dix chiffres est élevée. On trouve ici les vieux copains de classe, les associés en affaire et les cousins”.

Le Soleil du Japon va-t-il brûler le phoenix libanais ?

Carlos Ghosn est à la tête de plusieurs entreprises au Liban, dans les domaines viticole, bancaire et immobilier. Le domaine Ixsir, qui produit du vin est la plus connue. L’homme d’affaires représente cette diaspora libanaise qui a réussi et a continué d’investir au pays du Cèdre. Celui qui en 2017 a même eu un timbre de Liban Post à son effigie peut compter sur un fort soutien populaire, dans toutes les catégories sociales, de toutes confessions. “Il a investi, il a aidé des écoles, parrainé des élèves”, confiait Nadim Nader, président de son comité de soutien à TV5MONDE en décembre dernier . “Pour nous c’est une obligation de le défendre, vu comment le monde entier le dénigre et l’oublie”.

L’ex-PDG de Renault-Nissan peut surtout compter sur des soutiens en haut lieu. Plusieurs personnalités politiques ont publiquement pris sa défense. Au moment de son arrestation, Nohad Machnouk, alors ministre de l’Intérieur déclarait “Il est un exemple de la réussite de la diaspora libanaise. Nous sommes fiers de lui, de sa réussite. Dans cette épreuve pénible, le phoenix libanais ne sera pas brûlé par le Soleil du Japon”.

La justice japonaise de son côté, continue d’enquêter sur les affaires moyen-orientales. “Les routes d’Oman sont un vrai sujet au Japon, où l’on parle beaucoup du Liban depuis le tout début de l’affaire Ghosn”, raconte Bruno Duval, correspondant de TV5MONDE au Japon. Ces accusations au Moyen-Orient pourraient être le fond de l’affaire. Selon des analystes, les premières enquêtes auraient été un écran de fumée, pour continuer à enquêter sur ça. Il risque beaucoup plus gros, avec ces accusations pour détournement de fonds.

Le sacro-saint secret bancaire libanais 

Dans cette enquête à portée internationale, la justice nippone vient d’envoyer des enquêteurs aux Etats-Unis pour s’intéresser de plus près à la société du fils de Carlos Ghosn “Shogun”. Elle a formulé une demande d’aide à Oman et pour l’instant ne s’est pas officiellement tournée vers le Liban.

Enquêter sur des affaires financières à Beyrouth pourrait cependant s’avérer compliqué. “Au Liban, le secret bancaire est quasi constitutionnel” explique Georges Sioufi, avocat aux barreaux de Beyrouth et de Paris. “Pour une affaire commerciale privée, sans soupçons de terrorisme et en plus avec le Japon, je ne vois pas les autorités libanaises autoriser l'accès à ses comptes”. Il n’existe pas de convention d’entraide entre les deux pays, les collaborations judiciaires étant rares. Les autorités japonaises devraient alors passer par une commission rogatoire internationale, une procédure qui "nécessite une volonté de coopérer" selon Georges Sioufi" et pourrait "être longue, pour un résultat aléatoire." 

Carlos Ghosn garde en tout cas la même ligne de défense : il clame son innocence et se dit victime d’un complot de Nissan. Une théorie du complot, soutenue par de nombreux Libanais.

“En France, on aime bien brûler ses idoles”, commente Muriel Rozelier. “Au Liban, on est plus fidèles dans nos attachements. Pour que les Libanais lâchent Carlos Ghosn, il faudra que la justice japonaise prouve quelque chose”.

Mais force est de constater que dans la rue libanaise, depuis quelques semaines, le soutien à Carlos Ghosn s’est un peu affaibli. “Tricher sur ses déclarations de salaire, c’est un péché véniel au Liban”, poursuit la journaliste basée à Beyrouth. “Mais si des détournements de fonds étaient prouvés, c’est l’affaire qui pourrait faire tomber Carlos Ghosn”.

Le tribunal de Tokyo vient d’autoriser la prolongation de sa garde à vue jusqu’au 22 avril dans ces nouvelles accusations de malversation financières.

Carlos Ghosn pourrait-il être jugé au Liban ?

Dans une interview au journal libanais An Nahar, peu après la première arrestation de Carlos Ghosn, Salim Jreissati, alors ministre de la Justice, a déclaré vouloir demander à Tokyo à ce que l’homme d’affaires soit jugé au Liban. Il évoquait la Convention des Nations Unies contre la corruption, signée par 141 pays dont le Liban et le Japon qui permettrait à Carlos Ghosn d’être jugé au Liban si les poursuites pénales avaient lieu dans les deux pays. Un scénario jugé “utopique” selon l’avocat Georges Sioufi. Selon lui, les autorités japonaises n'accepteraient pas de l'extrader.