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Affaire Khashoggi : Twitter, l'arme secrète du régime saoudien pour contrôler la population et faire taire les dissidents

Un manifestant devant le consulat d'Arabie Saoudite le 25 octobre 2018 brandit une photo du journaliste Jmal Khashoggi pour dénoncer son meurtre par les agents du gouvernement saoudien. (AP / Emrah Gurel)

Jamal Khashoggi allait lancer une campagne pour dénoncer l'utilisation du réseau social Twitter par le régime saoudien, quand il a été assassiné en Turquie. Une enquête de New York Times dévoile comment le réseau social a été infiltré par les services secrets saoudiens et comment des fermes à Trolls payées par le pouvoir écrasent toutes tentatives de critiques via cet outil, dont celles de Khashoggi. 

Jamal Khashoggi était depuis des mois sous le coup d'attaques en ligne permanentes sur Twitter. Une véritable campagne de diffamation et d'intimidation qui ces derniers temps avait pris une tournure très inquiétante, comme le rapporte l'une de ses plus anciennes amies, au New York Times : "Les matinées étaient les pires pour lui, car il se réveillait avec l'équivalent de tirs à l'arme à feu en ligne". 

Peu de temps avant qu'il ne soit piégé et tué dans le consulat saoudien d'Ankara, Jamal Khashoggi avait effectué un virement de 5000 dollars à un activiste avec il travaillait pour orchestrer une campagne d'information en ligne de dénonciation… des manipulations du régime saoudien par  Twitter. 

L’Arabie saoudite est devenue une illustration de la façon dont les gouvernements autoritaires peuvent manipuler les médias sociaux afin de réduire au silence ou étouffer les voix critiques tout en diffusant leur propre version de la réalité.

Extrait de l'article du New York Times : "Saudis’ Image Makers: A Troll Army and a Twitter Insider" (Les fabriquants d'image saoudiens : une armée de trolls et une taupe chez Twitter)

Les attaques en ligne sur Twitter à l'encontre de Khashoggi n'étaient pas perpétrées par d'ardents défenseurs du prince Mohammed ben Salmane ou des citoyens agacés par ses tweets et ses critiques, mais par des équipes de centaines de professionnels payés par le pouvoir saoudien : des "trolls en ligne, installés dans des bureaux appelés des "fermes". Les fameuses "fermes à trolls" russes ont en réalité fait des émules au Moyen-Orient, et ce, depuis le début des printemps arabes…

Twitter : une arme de propagande et d'influence

Le second actionnaire de l'entreprise californienne de micro-bloging est un milliardaire saoudien, al-Walid ben Talal et son groupe Kingdom Holding Compagny (KHC). Sa participation remonte à 2011, l'année des printemps arabes. Sa deuxième prise d'intérêt en 2015 dans l'entreprise l'a propulsé à 5% d'actionnariat, juste derrière le co-créateur de Twitter, Evan Williams qui est lui à 6,80%. L'Arabie saoudite connaît donc bien Twitter et l'utilise énormément.

Parfois, lorsque les discussions controversées deviennent importantes, ils publient des images pornographiques pour illustrer leur engagement et détourner les utilisateurs de conversations plus pertinentes.Extrait de l'article du New York Times : "Saudis’ Image Makers: A Troll Army and a Twitter Insider" (Les fabriquants d'image saoudiens : une armée de trolls et une taupe chez Twitter)

Sauf que comme le souligne le New York Times, pas en tant qu'outil de démocratisation de la société, mais au contraire, comme une arme de contrôle, de désinformation, de répression et d'influence : "De nombreux Saoudiens espéraient que Twitter démocratiserait l'expression publique en donnant la parole aux citoyens ordinaires, mais l'Arabie Saoudite est [plutôt] devenue une illustration de la manière dont les gouvernements autoritaires peuvent manipuler les médias sociaux afin de réduire au silence ou étouffer les critiques tout en diffusant leur propre version de la réalité."

Cette manipulation est financée par le pouvoir saoudien selon l'enquête du quotidien américain, par le biais d'une "armée de trolls" passant leurs journées à détourner des conversations, harceler certains comptes, diffuser des informations en faveur du pouvoir. Les méthodes sont éprouvées et elles sont activées par des spécialistes : "Ces spécialistes explorent Twitter pour des conversations sur des sujets précis et publient des messages à partir des différents comptes qu’ils gèrent. Parfois, lorsque les discussions controversées deviennent importantes, ils publient des images pornographiques pour illustrer leur engagement et détourner les utilisateurs de conversations plus pertinentes." Mais le pouvoir de Ryiad ne s'est pas contenté de manipuler le réseau depuis l'extérieur avec ses fermes à trolls, puisqu'un employé de Twitter avec un grade élevé dans l'entreprise a travaillé pour le gouvernement saoudien pendant 2 ans pour surveiller et dénoncer des opposants au régime. 

Traquer les dissidents Twitter depuis l'intérieur

En 2015 des responsables des services de renseignements occidentaux font savoir à Twitter que le gouvernement d'Arabie Saoudite a missionné l'un de leyrs employés  Ali Alzabarah, pour espionner les comptes de dissidents et d'autres citoyens. Ali Alzabarah a rejoint Twitter en 2013 et gravi les échelons pour occuper un poste d’ingénieur; ce qui lui a permis d’avoir accès aux informations personnelles et à l’activité des comptes des utilisateurs de Twitter, notamment les numéros de téléphone, les adresses Internet, les identifiants de connexion, etc…

Nous vous avertissons que votre compte Twitter fait partie d'un petit groupe de comptes qui ont peut-être été ciblés par des acteurs parrainés par un État.

Twitter affirme avoir enquêté et ne pas avoir trouvé de preuves d'un espionnage d'Ali Alzabarah en faveur du gourvernement saoudien, mais l'a quand même licencié fin 2015. Alzabarah est alors rentré en Arabie Saoudite et travaille aujourd'hui pour Ryiad. Le New York Times souligne que le 11 décembre 2015, Twitter a tout de même envoyé  une note de sécurité par mail,  à une douzaine d'utilisateurs de comptes auxquels Ali Alzabarah aurait eu accès. Le mail disait ceci : 

"Par mesure de précaution, nous vous avertissons que votre compte Twitter fait partie d'un petit groupe de comptes qui ont peut-être été ciblés par des acteurs parrainés par un État."

Les comptes étaient ceux de journalistes, d'universitaires spécialisés en géostratégie, de défenseurs de la vie privée, de la surveillance. 

Les réseaux sociaux : nouvelle arme de contrôle des Etats ?

Les révélations sur les manipulations saoudiennes d'Etat à l'encontre de la population, la répression qui peut s'exercer via une plateforme comme Twitter sont une nouvelle sonnette d'alarme qui succède à celle des affaires d'influence exercées par Cambridge Analytica grâce aux données Facebook. Il est désormais établi que les réseaux sociaux, les messageries, sont infiltrées par de nombreux acteurs déterminés et organisés pour influencer et manipuler les foules. Mais une nouvelle donne émerge, et qui ne peut être laissée de côté : les Etats eux-mêmes sont des acteurs de cette influence tout comme des partis politiques de premier plan, aidés ou non d'entreprises spécialisées. A l'aune de ce constat, les lois sur les "fausses informations" qui fleurissent un peu partout dans les grandes démocraties semblent bien décalées et peu convaincantes, avec des questions de fond insolubles : qui contrôlera le contrôleur, et quel contrôle est possible ?

Propagande contre propagande, influences contre manipulations, réalités alternatives contre versions officielles : les réseaux sociaux sont de plus en plus au cœur d'une problématique centrale et inquiétante, celle de la liberté d'opinion et au fond de la qualité de débats au sein des sociétés modernes. Qu'elles soient démocratiques ou non…