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Affaire SNC-Lavalin au Canada : Justin Trudeau accusé de conflit d'intérêt

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau arrive à une rencontre avec des journalistes à l'ambassade du Canada à Washington, États-Unis, 20 juin 2019.
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau arrive à une rencontre avec des journalistes à l'ambassade du Canada à Washington, États-Unis, 20 juin 2019.
© AP /J. Scott Applewhite

C’est une bombe politique que le Commissaire canadien à l’éthique, Mario Dion, a largué au Canada ce mercredi 14 août. Dans son rapport d’enquête sur l’affaire SNC-Lavalin, il conclut que le premier ministre Justin Trudeau a violé la loi sur les conflits d’intérêt, en faisant pression sur son ancienne ministre de la Justice pour qu’elle intervienne afin d’éviter un procès, potentiellement dévastateur, à l’entreprise  québécoise SNC-Lavalin.

Les conclusions du rapport du Commissaire aux conflits d’intérêt et à l’éthique sont sans détours : "M. Trudeau s'est prévalu de sa position d'autorité sur Mme Wilson-Raybould pour tenter d'influencer sa décision concernant l'infirmation de la décision de la directrice des poursuites pénales, laquelle avait conclu qu'elle n'inviterait pas SNC-Lavalin à entamer des négociations en vue de conclure un accord de réparation".

Le Commissaire à l'éthique et haut-fonctionnaire indépendant, Mario Dion, accuse aussi le gouvernement d'avoir entravé son enquête en n’autorisant pas neuf témoins importants à venir lui raconter leur version des faits, et il s’en inquiète ouvertement.

L’ex-ministre de la Justice, Jodie Wilson-Raybould, a dénoncé, au début 2019, le fait que le Premier ministre Trudeau, et des membres de son bureau, aient exercé des pressions sur elle pour qu’elle intervienne afin d’éviter un procès à la société d’ingénierie SNC-Lavalin, embourbée dans plusieurs scandales de corruption, au Canada et à l’étranger.

SNC-Lavalin emploie quelque 9000 personnes au Canada, dont 3000 au Québec. Si elle était reconnue coupable dans ce procès, elle ne pourrait plus décrocher de contrats publics pendant plusieurs années, ce qui pourrait se traduire par des licenciements. Ce serait donc pour protéger ces emplois que le Premier ministre et son bureau seraient intervenus auprès de la ministre de la Justice, en lui suggérant que la firme d’ingénierie puisse conclure un accord , plutôt que de subir un procès.
 

« Je prends la responsabilité de mes erreurs »

Et c’est cette ligne de défense que le Premier ministre canadien a pris quand il a réagi à ce rapport, quelques heures après sa présentation. De Niagara-on-the-Lake, en Ontario, où il venait faire une annonce pré-électorale, Justin Trudeau a tout d’abord tenu à remercier le commissaire pour son rapport, qu’il dit accepter même s’il s’assure en désaccord avec certains de ses conclusions. « J’accepte ce rapport entièrement et je prends la pleine responsabilité pour tout ce qui s’est passé », a-t-il déclaré, avant de préciser : « Je faisais ce que je considère être la responsabilité de tout Premier ministre, c’est-à-dire défendre l’intérêt public ».

Nous devons pouvoir défendre l’intérêt public tout en respectant l’indépendance de la procureure générale.

Justin Trudeau, Premier ministre du Canada

Pour Justin Trudeau, l’intérêt public dans cette affaire, c’est la survie de milliers d’emplois. « Nous devons pouvoir défendre l’intérêt public tout en respectant l’indépendance de la procureure générale. C’est pour cela qu’il y a plusieurs mois, j’ai demandé à l’ex-procureure générale Anne McLellan de produire un rapport ». Ce rapport a justement été rendu public ce 14 août, lui aussi. Il ne suggère pas de profondes modifications structurelles, mais propose des mesures pour renforcer l’indépendance du procureur général du Canada – qui assure les fonctions de ministre de la Justice.

« Ce qui s’est passé n’aurait pas dû se passer, a reconnu le Premier ministre, et si mon gouvernement est réélu, il s’assurera qu’une telle situation ne se reproduira pas. Ce conflit entre l’intérêt public et l’indépendance du système judiciaire n’aurait pas dû avoir lieu et nous allons faire le nécessaire pour que cela ne se reproduise plus ».

Vives réactions de l'opposition

Ce rapport du Commissaire à l’éthique est du pain bénit pour les partis d’opposition, à quelques semaines du lancement de la campagne électorale pour les élections législatives du 21 octobre.

Nous ne pouvons plus croire quoi que ce soit du Premier ministre.

Andrew Sheer, chef des conservateurs du Canada

Le principal adversaire de Justin Trudeau, le chef conservateur Andrew Scheer, dit maintenant s’en remettre aux Canadiens pour juger le Premier ministre lors de ce scrutin : « Justin Trudeau a refusé d’accepter ses responsabilités auparavant, je ne m’attends pas à ce qu’il le fasse maintenant. Nous ne pouvons plus croire quoi que ce soit du Premier ministre », a déclaré le chef conservateur.

Andrew Sheer promet, s’il était élu, que les membres de son gouvernement « respecteraient les normes éthiques les plus strictes ». Il ajoute : « Je pense que les Canadiens feront le bon choix le 21 octobre ».
 


Même son de cloche du côté du chef du Nouveau Parti Démocratique, le parti le plus à gauche de l’échiquier politique canadien, Jagmeet Singh : « Quand les libéraux ou les conservateurs sont au pouvoir, c’est le même modus operandi, ils travaillent pour les plus riches, et pas pour Monsieur, Madame Tout-le-Monde ». Le chef néo-démocrate estime que ce rapport est incendiaire pour le Premier ministre et que la situation est absolument inacceptable.

Tant le conservateur que le néo-démocrate ont rappelé que c’est la deuxième fois que le Premier ministre Trudeau se fait taper sur les doigts par le Commissaire à l’éthique. Il y a deux ans, un autre rapport soulignait que Justin Trudeau s’était placé en conflit d’intérêt en acceptant d’aller passer des vacances sur l’île privée du milliardaire Aga Khan, en décembre 2016. C’était alors la première fois qu’un Premier ministre était visé personnellement par le Commissaire à l’éthique.

Quant à l’ex-ministre de la Justice, Jodie Wilson-Raybould, expulsée entre-temps du Parti libéral du Canada, elle a réagi sur Facebook : "Le rapport confirme des faits essentiels qui correspondent à ce que j'ai partagé avec tous les Canadiens, et solidifie la position que j'ai adoptée dès le départ. [...] Le Commissaire a établi des conclusions en s'appuyant sur les faits véridiques".

Dans un pays aussi fantastique que le Canada, les valeurs et principes fondamentaux [...] devraient être respectés par tous.

Jodie Wilson-Raybould, ex-ministre de la Justice

Celle qui siège maintenant comme indépendante à la Chambre des Communes, et qui espère se faire réélire, ajoute : « Dans un pays aussi fantastique que le Canada, les valeurs et principes fondamentaux qui cimentent nos libertés et notre système de gouvernement devraient être respectés par tous, particulièrement ceux qui occupent des postes pouvant affecter la confiance du public. Nous ne devrions pas avoir de problèmes à agir de la sorte, pas plus que nous ne devrions avoir de difficultés à reconnaître lorsque nous ne respectons pas ces normes ».

En tout cas, les Canadiens n’ont pas fini d’entendre parler de cette histoire qui va de rebondissements en rebondissements au fil des mois, et qui colle aux semelles de Justin Trudeau et des troupes libérales comme un chewing-gum sale dont il est bien difficile de se débarrasser.