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Affrontements meurtriers entre l'Azerbaïdjan et les séparatistes du Haut-Karabakh : La situation sur place est "très sérieuse"

Le président Ilham Aliyev lors de son discours à la nation, ce 27 septembre à Bakou, Azerbaïdjian.
Le président Ilham Aliyev lors de son discours à la nation, ce 27 septembre à Bakou, Azerbaïdjian.
© Service de presse de la présidence de l'Azerbaïdjian via AP

De violents affrontements ont éclaté ce dimanche entre les forces azerbaïdjanaises et les séparatistes du Haut-Karabakh, un territoire allié de l’Arménie et contesté depuis près de 30 ans entre les deux pays. L’Arménie et l'Azerbaïdjan ont déclaré la loi martiale. Laurent Leylekian, analyste politique, spécialiste de l'Asie mineure et du Caucase.

TV5MONDE : Comment expliquer cette montée des tensions aujourd’hui ?

La situation sur place est considérée comme très sérieuse, ce n'est pas une escarmouche, c'est une offensive globale. Et il y a selon moi deux facteurs : il y a d'abord le marasme économique dans lequel se trouve l’Azerbaïdjan. Il faut savoir qu’Ilham Aliyev, qui dirige ce pays depuis la chute de l'Union soviétique, pensait que l’Arménie et le Haut-Karabakh étaient des régions pauvres, enclavées, et que progressivement les deux Etats allaient être étouffés économiquement par l’Azerbaïdjan, pays riche de son pétrole. Non seulement ce n'est pas ce qu'il se passe mais en plus il y a depuis deux-trois ans une chute du cours du pétrole. Conséquence, le clan au pouvoir n'est plus en mesure d'acheter la paix sociale dans son pays. C'est donc une diversion commode de lancer une attaque maintenant alors que les caisses de l'Etat sont vides, que le fonds souverain azerbaïdjanais a dû tailler un tiers de sa trésorerie pour sauver l'économie du pays et que le Manat, la monnaie azérie, est au plus bas. Le marasme économique est mondial bien sûr, car lié au Covid, mais sans doute plus patent en Azerbaïdjan qu’ailleurs car il dépend à 88% du pétrole. Donc c'est une première raison conjoncturelle. 

Par ailleurs, il y a les manigances de la Turquie. Il faut bien voir que c'est une région qui est sous dominance russe pour les 4 Etats du Sud Caucase : Géorgie, Azerbaïdjan, Arménie et Haut-Karabakh (aussi appelé Artsakh). Récemment, depuis l'escarmouche de juillet dernier, le président azerbaïdjanais a limogé son ministre des Affaires étrangères qui était plutôt pro-russe, et il l'a remplacé par un pro-turc. Et l’on a vu, notamment avec les déclarations d'Erdogan aujourd'hui, que la Turquie incitait l’Azerbaïdjan à attaquer. Ce n'est pas seulement un discours. La semaine dernière, 300 djihadistes syriens ont été transférés par l'aviation turque en Azerbaïdjan pour mener cette attaque. Au-delà d'Aliyev, c'est un moyen pour Erdogan de déstabiliser la région et de faire ce qu'il n'a pas réussi à faire en Grèce ou en Libye, c'est-à-dire ouvrir un nouveau front. Et cela menace tous les pourtours méridionaux et orientaux de la Méditerranée.

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Ce conflit date d’il y a 30 ans, quelles en sont les grandes lignes ?

Tout remonte à l'URSS, et même avant : il y a cette terre peuplée depuis des temps immémoriaux de populations arméniennes, c'est le Haut-Karabakh ou Artsakh et qui a été attribuée lors de la soviétisation du pays par Staline à l'Azerbaïdjan pour tout un tas de raisons, et notamment celle de se concilier les musulmans d'Asie centrale. Tout au long de l'Union soviétique, ce Haut-Karabakh a demandé à être rattaché à la République Soviétique d'Arménie qui était voisine de la République Soviétique d'Azerbaïdjan. Bien évidemment cela n'a jamais abouti du temps de l'URSS. Ce qu'il faut savoir, c'est que cette revendication du Haut-Karabakh a resurgi dans les années 90 et a même participé à la chute de l’URSS. Elle a été motrice au même titre que les évènements qui ont eu lieu dans les pays baltes. Le Haut-Karabakh a voulu se rattacher à l’Arménie, mais cela lui a été interdit d'un point de vue constitutionnel. 

Alors, en suivant la législation soviétique en vigueur et puisque l'Azerbaïdjan venait de déclarer son indépendance, le Haut-Karabakh a, à son tour, déclaré la sienne. S'en est suivi une guerre de 1991 à 1994, gagnée sur le terrain par le Haut-Karabakh et son alliée l'Arménie. Depuis lors il y a eu un statu quo, puisqu'il n'y a jamais eu de traité de paix signé.

L'OSCE, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, a mis en place le groupe de Minsk, coprésidé par la France, les Etats-Unis et la Russie, en charge d'assister les trois parties signataires du cessez-le-feu, c'est-à-dire l'Arménie, l'Azerbaïdjan, le Haut-Karabakh, de conclure un accord de paix final. Celui-ci n'a jamais eu lieu : techniquement, les trois Etats sont toujours en guerre et là on voit une résurgence du conflit avec l'attaque de l'Azerbaïdjan.

Quelle place occupent la Russie et la Turquie dans ces affrontements ?

La Russie copréside le groupe de Minsk et à ce titre, elle appelle tout le monde à cesser le feu, comme les deux autres pays présidents c'est-à-dire la France et les Etats-Unis. La Russie est l'alliée de l'Arménie dont elle assure la sécurité à travers un traité de sécurité collective. Donc si l'Azerbaïdjan attaquait directement l’Arménie, la Russie interviendrait, mais ce n'est pas forcément le cas pour le Haut-Karabakh. Il faut savoir que la Russie vend des armes à l’Arménie mais aussi à l'Azerbaïdjan. Elle a maintenu cet état de tension car cela lui permet de garder une influence dans la région. Avec les évènements d’aujourd’hui, la Russie joue les arbitres : elle appelle tout le monde au calme. 

Au contraire la Turquie est très ouvertement impliquée, il suffit d’écouter les déclarations d’Erdogan. La Turquie soutient l’Azerbaïdjan, dans les discours mais aussi militairement. Il y a deux semaines il y a eu une manœuvre commune dans une enclave azerbaïdjanaise située entre l’Arménie et la Turquie. Il y a un rôle de vouloir déstabiliser la région. Et puis il y a ce vieux rêve panturquiste qu’a ressuscité le président Erdogan : celui de faire une continuité des peuples turcs de la Turquie jusqu’à’ l’Asie centrale. 

Quel rôle peut jouer le groupe de Minsk ?

Le groupe de Minsk a un rôle méritoire et il y a eu un succès : pendant 25 ans, il n'y a pas eu de conflits majeurs. On arrive aux limites de l'exercice aujourd’hui. Le problème réside dans le fait que le groupe de Minsk ne force pas les parties prenantes, et notamment l’Azerbaïdjan, à dialoguer directement avec le Haut-Karabakh. Imaginons qu’il y ait tous les accords que vous voulez entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, tant que les autorités élues du Haut-Karabakh ne seront pas consultées ni invitées à la table des négociations, il n’y aura pas d’avancées.

Donc si le groupe de Minsk a un rôle à jouer aujourd’hui, c’est celui-là. A partir du moment où il y aura un dialogue direct entre le Haut-Karabakh et l’Azerbaïdjan, on pourra mettre en œuvre les résolutions de l’ONU, c'est-à-dire le retour des réfugiés, une délimitation définitive de la frontière et un référendum au Haut-Karabakh. Aujourd’hui ce n’est pas possible puisqu'il y a un état de guerre. La première condition que l’ONU met en avant pour mettre en œuvre ces résolutions, c’est un cessez-le-feu, or ce n’est pas le cas aujourd’hui.