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Afghanistan : comment les talibans font croire à la naissance d'un nouvel Etat

Le président américain Joe Biden lors de sa rencontre avec le président afghan Ashraf Ghani, à la Maison Blanche à Washington, le 25 juin 2021. Les États-Unis ont annoncé le départ des troupes américaines d'Afghanistan au 31 août 2021. <br />
AP Photo/Susan Walsh
Le président américain Joe Biden lors de sa rencontre avec le président afghan Ashraf Ghani, à la Maison Blanche à Washington, le 25 juin 2021. Les États-Unis ont annoncé le départ des troupes américaines d'Afghanistan au 31 août 2021. 
AP Photo/Susan Walsh

Entretien. Alors que les Américains ont annoncé leur retrait d’Afghanistan au 31 août, les talibans tentent d’assoir leur influence en déclarant contrôler 85% du territoire. Un chiffre faux participant à la guerre psychologique menée contre les Afghans, selon Victoria C. Fontan, professeure des universités en études de la paix et de la résolution des conflits et vice-présidente des affaires académiques à l’université Américaine d’Afghanistan à Kaboul.

Tv5MONDE : Les talibans disent contrôler 85% du territoire afghan. Est-ce vrai, et quelle portion de territoire contrôlent-ils dans les faits ? 

Victoria C. Fontan, professeure des universités en études de la paix et de la résolution des conflits et vice-présidente des affaires académiques à l’université américaine d’Afghanistan à Kaboul : Ce n’est pas exact. Il y a certainement eu des gains territoriaux depuis le vide sécuritaire laissé par les États-Unis, avec l’annonce de leur retrait et le départ de la base de Bagram, la semaine dernière. Mais le chiffre de 85% est exagéré. On peut dire qu’ils contrôlent près des deux tiers de la frontière avec le Tadjikistan, en effet. Mais un tiers des districts qu’ils disent contrôler sont encore contestés. Un jour ils appartiennent aux talibans, le lendemain à l’État Afghan. 55% du pays est sous administration talibane aujourd’hui. 

Tv5MONDE : Pourquoi exagérer les chiffres ? 

Victoria C. Fontan : L’idée est d’asseoir un support populaire après un gain territorial. En proclamant des avancées rapides comme celles-là, les talibans espèrent obtenir un soutien de la population afghane, un soutien par dépit et par défaut, d’une population qui se dirait : « ils ont déjà presque tout, donc il faut que l’on se range avec eux, nous n’avons pas le choix ». Deux guerres se jouent en ce moment même : une guerre cinétique, de mouvement, armée, de terrain, mais aussi une guerre psychologique. Et toutes ces proclamations sont plus de l’ordre de la guerre psychologique qu’autre chose. 

Tv5MONDE : Que se passe-t-il à la frontière avec le Tadjikistan ?

Victoria C. Fontan : En montrant qu’ils peuvent contrôler les frontières, ils se comportent comme un État de facto et se supplantent au pouvoir régalien. C’est aussi une façon de générer des revenus. Cette frontière prise la semaine dernière représente 38 000 dollars par jour, grâce aux revenus douaniers, notamment. Tout cet argent part dans l’escarcelle des talibans, ce qui contribue à étrangler petit à petit l’État Afghan au niveau financier.

Les talibans espèrent obtenir un soutien par dépit de la population afghane qui se dirait : "ils ont déjà presque tout, donc il faut que l’on se range avec eux"

Victoria C. Fontan, professeure des universités en études de la paix et de la résolution des conflits et vice-présidente des affaires académiques à l’université Américaine d’Afghanistan à Kaboul

Tv5MONDE : Les talibans gagnent du terrain. Mais ils sont moins nombreux que l’armée afghane, qui compte 170 000 hommes environ. Pourquoi cette domination talibane ? 

Victoria C. Fontan : Effectivement. Les talibans sont au nombre de 45 000. D’un côté, ils se sont sentis surpuissants de par leur accord avec les États-Unis qui les ont légitimés. Il s’agit de l’accord de retrait signé le 29 février 2020 à Doha, comportant quatre conditions. Elles stipulent que le sol afghan ne soit pas utilisé contre les intérêts de sécurité nationale des États-Unis, que les talibans renoncent à Al Qaïda mais aussi qu’ils commencent un dialogue intra-afghan. Ils se sont dédits sur les accords intra-afghans.

Lire : Afghanistan : "L'intervention américaine est un échec", lourd de conséquences

Les talibans se sentent aussi confiants aux niveaux national et diplomatique. Les États-Unis ont négocié leur retrait avec les talibans, mais pas officiellement avec le gouvernement afghan. L’accord de retrait signé était au départ conditionnel, puis il est devenu inconditionnel avec l’administration Biden. En conséquence, leur stratégie est d’encercler toutes les villes, pour que, dès le retrait officiel des Américains le 31 août, ils puissent rentrer dans les municipalités. Évidemment, il sera beaucoup plus simple de pénétrer dans les villes s’ils ont un avantage psychologique et qu’ils n’ont pas à se battre maison par maison. C’est pour cela qu’ils sont en train de faire toutes ces proclamations, et d’essayer de gagner les coeurs et les esprits, le plus possible. Ils essaient aussi d’affaiblir le gouvernement afghan, ils montrent qu’ils peuvent eux-mêmes se supplanter au gouvernement, c’est pour ça qu’ils sont allés faire des conférences de presse en Russie, en se comportant véritablement comme un État, comme un gouvernement en place. Ils l’ont fait pour montrer à la population afghane qu’il y a un État afghan taliban qui est déjà en train de s’établir. 

Tv5MONDE : Qu’espérait négocier la délégation talibane qui s’est rendue à Moscou ? 

Victoria C. Fontan : Les talibans ont déjà été légitimés par les États-Unis, ils essaient maintenant de l’être par la Russie et par toutes les Républiques d’Asie Centrale. Ils le font pour montrer, soi-disant, qu’ils ne déstabiliseront pas ces États. Avec le soutien de la Russie et le soutien des Américains, mais aussi le Qatar, l’Arabie Saoudite, le Pakistan, les talibans ont un boulevard devant eux. C’est la grande différence avec les années 1990, où ils n’étaient reconnus que par le Pakistan et l’Arabie Saoudite. 

Lire : Afghanistan : Talibans et membres du gouvernement se rencontrent à Téhéran

Tv5MONDE : Il restait quelques centaines de talibans en 2001, trois ans plus tard ils étaient 10 000. Ils sont désormais 45 000. Qui sont-ils ? 

Victoria C. Fontan : Il y a déjà un grand nombre de soldats de l’armées afghane qui changent de camp et rejoignent les talibans. Les gens vont dans le sens du vent. Leurs rangs se gonfleront de plus en plus. Les talibans ne sont pas une force monolithe (ndrl : constitué d’un seul élément). Parmi eux se trouvent des anciens, qui sont à Doha, sur les réseaux sociaux, qui opèrent toute la machine diplomatique du mouvement. Il y a aussi les soldats lambdas sur le terrain, des brutes « bêtes et méchantes », coraniques, qui n’ont aucune éducation et qui vont se plier aux ordres. Il y a enfin tout ce qui se trouve au milieu, la force pragmatique, pliée aux dynamiques locales. Si les talibans eux-mêmes se rangent, il y aura toujours ces troupes « bêtes et méchantes » qui pourront passer du mouvement taliban au mouvement État Islamique, etc. Les frontières sont poreuses à ce niveau. Même si les talibans s’assagissaient par miracle, ce qui n’est pas le cas - je vois encore de nombreuses vidéos de gens qui se font battre, récemment d’une femme recevant des coups de canne - on aurait les rangs du groupe État Islamique qui gonfleraient du jour au lendemain. 

Les talibans se sont sentis surpuissants de par leur accord avec les États-Unis qui les a légitimés. Victoria C. Fontan, professeure des universités en études de la paix et de la résolution des conflits et vice-présidente des affaires académiques à l’université Américaine d’Afghanistan à Kaboul

Regarder : Afghanistan : après le retrait américain, les talibans gagnent du terrain

Tv5MONDE : Les talibans se servent aussi allègrement des réseaux sociaux. Est-ce une nouvelle arme et où ont-ils appris à faire cela ?

Victoria C. Fontan : Ils ont reçu des formations de l’Institut Konrad Adenauer, de tous ces instituts un peu progressistes, de gauche, qui eux-mêmes espéraient voir un changement idéologique du groupe taliban pour qu’il se transforme en groupe politique. Ils ont donc bénéficié d’une énorme formation aux niveaux diplomatique, de résolution de conflit et en négociation. Le centre d’études humanitaires et du conflit de Georgetown au Qatar, dirigé par Sultan Barakat, s’est chargé de formé toute l’élite talibane à la négociation. En effet, ils sont maintenant plus diplomates, ils savent dire ce que l’on veut entendre, comment s’engager pour que l’on se désengage et pour après terroriser à nouveau la population. Mais les Afghans ne sont pas dupes, les seuls qui pensent que les talibans ont changé, ce sont les bien-pensants comme nous, qui espèrent pouvoir les faire changer du jour au lendemain avec ces méthodes. Mais cela n’arrivera pas. 

Tv5MONDE : ​Pourquoi alors s'évertuer à les faire changer ? Les États-Unis se doutaient que c’était une bataille perdue d’avance.

Victoria C. Fontan : Au niveau de la politique intérieure, les Américains se sont dit que les talibans avaient changé, que le travail était terminé et qu’ils pouvaient s’en aller, que désormais c’était aux Afghans de choisir leur futur. C’est ce qu’ont fait les Allemands, les Italiens, les Australiens également…  

Tv5MONDE : Pourquoi ? Par facilité ? 

Victoria C. Fontan : Oui. On sait que nous n’avons pas les moyens de défaire les talibans par le combat. Toutes les opérations militaires de ces vingt dernières années n’ont rien changé. On ne peut pas vaincre les talibans sur leur terrain. Donc fatalement, nous préférons dire : « ils ont changé, ils ont renoncé à Al Qaïda, tout va bien ». Pour les Américains et Joe Biden, c’est vraiment une façon de partir la tête haute. 

Tv5MONDE : L’essor des talibans est-il le fruit de la coalition et de sa position d’occupant ? 

Victoria C. Fontan : Oui, c’est le fruit de l’occupation et de toute cette contre insurrection qui a fait des victimes parmi les populations locales depuis 2001. Il faut savoir que la guerre a vraiment pris de l’ampleur dans les campagnes entre 2005 et 2007, et même jusqu’en 2019. Les six premiers mois, il y a eu plus de morts occasionnés par les troupes de l’OTAN et par l’État afghan que par les talibans. Les six mois d’après, ce fut le contraire. On peut vraiment dire que jusqu’à la fin, l’Etat afghan, appuyé par les occidentaux, ont terrorisé les campagnes, ont tué des gens et ont galvanisé ce terreau pour le mouvement taliban. 

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