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Afghanistan : "L'Etat Islamique cherche à montrer qu'il peut frapper n'importe où"

Un Afghan inspecte l'intérieur d'une mosquée à la suite d'un attentat-suicide dans la ville de Kandahar, dans le sud-ouest de l'Afghanistan, le vendredi 15 octobre 2021. Des kamikazes ont attaqué une mosquée chiite, qui regorgeait de fidèles, assistant à la prière du vendredi, tuant plusieurs personnes et en blessant d'autres.
Un Afghan inspecte l'intérieur d'une mosquée à la suite d'un attentat-suicide dans la ville de Kandahar, dans le sud-ouest de l'Afghanistan, le vendredi 15 octobre 2021. Des kamikazes ont attaqué une mosquée chiite, qui regorgeait de fidèles, assistant à la prière du vendredi, tuant plusieurs personnes et en blessant d'autres.
AP Photo/Sidiqullah Khan

Ce vendredi 15 octobre, deux kamikazes du groupe Etat Islamique au Khorasan ont mené des attaques distinctes à l'intérieur de la mosquée chiite de Kandahar, dans le sud de l'Afghanistan, lors de la prière. Des actions du groupe terroriste qui se multiplient, mais prennent une toute nouvelle dimension, puisqu'elles frappent désormais un bastion des talibans au pouvoir. Entretien avec Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE (Institut Prospective & Sécurité en Europe), think tank spécialisé sur les questions de défense et de sécurité.

TV5MONDE : Quelle importance revêt l’attentat qui a eu lieu à Kandahar ce vendredi ? 
Emmanuel Dupuy : C’est un attentat qui a eu lieu dans un lieu très symbolique. En effet, Kandahar la ville bastion et le point d’ancrage des talibans. C’était d’ailleurs la capitale de l’émirat islamique d’Afghanistan, entre 1996 et 2001. Ça a donc lieu dans un endroit qui est éminemment stratégique, contrairement aux derniers attentats qui ont eu lieu à proximité des bastions traditionnels dans lesquels l’État islamique au Khorasan est installé.
C’est un message, qui vise à montrer que l’EI peut frapper partout et à tout moment, démontrant que les talibans, tout comme le précédent gouvernement et la coalition internationale, font face à un ennemi profondément ancré territorialement. Les combattants de l’EI veulent montrer que les talibans sont comme les autres, face à l’incapacité de maîtriser la totalité du terrain afghan.

Pour plus d'information, lire : le groupe Etat islamique revendique l'attentat à Kandahar, fief des talibans

TV5MONDE : C’est également un attentat qui envoie un message au-delà des frontières afghanes… 
Emmanuel Dupuy : En effet, comme on a pu le voir il y a quelques heures, à l’occasion d’une réunion virtuelle des chefs d’États des pays membres de la Communauté des États indépendants (CEI), cette organisation intergouvernementale composée de neuf des quinze anciennes républiques soviétiques, Vladimir Poutine a affirmé que ce dernier attentat démontre que l’EI menace non seulement l’Afghanistan, mais aussi les pays voisins. Les pays de l’ex-URSS, le Turkménistan, le Tadjikistan ou encore l’Ouzbékistan sont particulièrement concernés, mais aussi les partenaires tels que l’Iran, le Pakistan ou encore la Chine. 
L’enjeu est de ne pas entraîner les pays du voisinage dans une guerre qui viendrait se superposer à celle qui se joue en Afghanistan. D’ailleurs, les talibans jouent là dessus et affirment qu’ils sont la première réponse à cette menace. Ils disent être les seuls à pouvoir éviter la dispersion des groupes armées. Il faut rappeler que l’un des derniers attentats a été perpétré par un militant ouïgour, ce qui laisse planer la menace d’une offensive d’autres mouvements. 

Voir : la Russie en alerte face aux attaques de l'Etat Islamique​

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(Re)voir aussi : les talibans négocient avec la communauté internationale

TV5MONDE : De quelle marge de manoeuvre dispose l’EI au Khorasan, sur les talibans ? 
Emmanuel Dupuy : Ils sont installés, majoritairement, dans la province de Kunar et de Nangarhar, toutes les deux à l’est du pays. C’est d’ailleurs dans cette dernière province que se réfugiait Ben Laden, dans les montagnes de Tora Bora. Les combattants de l’EI sont entre 1500 et 2000 à constituer la principale menace sur les talibans et c’est pour cela qu’une partie de la communauté internationale sera contrainte de reconnaître que les talibans sont l’outil le plus efficace afin de lutter contre l’EI. C’est le narratif produit par un certain nombre de représentants américains qui disent qu’à partir du moment où leurs troupes ne sont plus sur place, il faudra bien, à un moment ou un autre, travailler avec les talibans qui combattent l’EI. L’ennemi de mon ennemi devient mon ami. Les talibans jouent là-dessus dans leur dialogue diplomatique, notamment avec les États-Unis, la Russie ou encore l’Iran. Il faut rappeler qu’à chaque fois, ce sont des mosquées chiites qui ont été visées. C’est donc, de facto, un avertissement de la part de l’EI, contre l’Iran, qui craint qu’il y ait des pénétrations sur son propre territoire.

Les talibans jouent sur le fait qu'ils sont la première réponse à la menace que constitue l'Etat Islamique
Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE

TV5MONDE : Dans quelle mesure les talibans peuvent-ils assurer la sécurité des Afghans, à la suite du départ des États-Unis ? 
Emmanuel Dupuy : Il faut savoir qu’ils ont récupéré énormément de matériel américain ; plusieurs centaines de milliers d’armes de petit calibre, une partie de l’armée de l’air, des véhicules blindés. Pour autant, on sait qu’une partie du matériel militaire dont ils disposent est hors d’état de fonctionner, notamment celui laissé par les anciennes forces afghanes, le pays faisant face à une pénurie d’essence. 
Ils disposent également des hommes qui composent les forces armées afghanes, mais on sait que leur nombre a été largement gonflé. Dans le même temps, ils continuent de mener une guerre, contre la résistance, dans la vallée du Panchir. Ils consomment donc une partie de leur dispositif militaire.
Tous ces éléments montrent que les talibans ne peuvent assurer la sécurité de la population. La preuve, puisque des attentats ont lieu régulièrement. C’est pour cela qu’ils accélèrent leur reconnaissance internationale, afin de disposer d’un certain nombre de moyens. 
Pour l’instant, les talibans vont donc continuer à faire la guerre à l’EI, avec beaucoup moins de moyens que ceux dont disposait l’armée afghane, soutenue par les forces internationales. 

TV5MONDE : Cela peut-il laisser augurer d’une possible victoire de l’EI sur les talibans ? 
Emmanuel Dupuy : Sûrement pas, car l’objectif de l’EI n’est pas de prendre le pouvoir en Afghanistan. Ils ont toujours affirmé que la stratégie talibane n’était pas la bonne. L’EI voit plus loin et veut prendre le contrôle de la région, en menant son djihad vers le Turkménistan, l’Ouzbékistan, vers le Tadjikistan et vers la Chine. Il y aura donc une continuation des instabilités, mais l’EI ne devrait pas être en mesure d’affaiblir suffisamment les talibans pour reprendre le pouvoir. Ce qu’on peut craindre néanmoins, c’est que l’EI au Khorasan décide de mener des attaques dans les pays frontaliers, comme le craint Vladimir Poutine.