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Afghanistan : l’Union européenne se donne-t-elle vraiment les moyens d'accueillir les réfugiés afghans?

<p>Des migrants et des réfugiés arrivent sur un cannot pneumatique, encadrés par des bateaux de l'agence européenne Frontex, sur l'île de Lesbos, en Grèce, le 28 février 2020.</p>

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Des migrants et des réfugiés arrivent sur un cannot pneumatique, encadrés par des bateaux de l'agence européenne Frontex, sur l'île de Lesbos, en Grèce, le 28 février 2020.

AP/Michael Varaklas

Samedi 21 août, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a exhorté les pays européens à accueillir une partie des réfugiés afghans exfiltrés de Kaboul. Une annonce d’ouverture qui parait salutaire face à la crise que traverse l’Afghanistan, mais qui tente aussi de faire oublier une politique migratoire européenne jugée «violente» par bon nombre d’associations de défense des droits humains. 

"J'appelle tous les Etats qui ont participé aux missions en Afghanistan, les Européens et les autres, à accorder des quotas d'accueil suffisants (...) pour que collectivement, nous puissions venir en aide à ceux qui ont besoin de protection ». Lors de sa visite de la base militaire accueillant les employés afghans de l’Union Européenne, le 20 août, à Torrejón de Ardoz (nord-est de Madrid) en Espagne, Ursula von der Leyen en a profite pour délivrer un discours invitant les dirigeants européens à tendre la main vers ceux qui essaient de fuir le chaos afghan. Des moyens budgétaires ont même été suggérés pour inciter les pays qui aideraient « des réfugiés à s'installer sur leur territoire. »

(Re)voir : Afghanistan : rapatriement et évacuation, la Belgique prend position

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Avec sa base de Torrejón de Ardoz, l’Espagne devient  la nouvelle porte d'entrée des collaborateurs afghans des institutions de l'Union européenne mais aussi de l'OTAN. Alors que seuls 150 d'entre eux sont arrivés avec leurs familles, on pourait estimer 400 collaborateurs actifs au total. « Mais le nombre des Afghans qui ont travaillé avec nous au cours de ces 20 années est beaucoup plus important, » a déclaré Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne.

"Ils arrivent en Espagne et de là, ils vont dans d'autres pays qui leur offrent des visas", a déclaré M. Albares, le chef de la diplomatie espagnole. Il n'a rien dit des employés afghans de l'OTAN. Il a assuré que "pratiquement tous les pays de l'UE" avaient accepté cette formule et s'étaient engagés à accueillir une partie de ces réfugiés, mentionnant notamment l'Allemagne, la Belgique, le Danemark, la Lettonie, la Lituanie, le Luxembourg et les Pays-Bas.

Alors qu’on ignore à ce jour combien de pays européens sont engagés à accueillir des réfugiés afghans, la politique d’immigration de l’UE de cette dernière décennie vient relativiser l’apparente hospitalité des annonces des hauts responsables européens.

  • « Flux migratoires irréguliers » et retours forcés

Parmi les premiers pays à se proposer un accueil aux rescapés afghans, le Canada a rapidement annoncé via le compte Twitter de Justin Trudeau, qu’il serait prêt à « élargir son programme de réinstallation à 20 000 Afghans » et à « accélérer le traitement des demandes ». Quelques jours après, le Royaume-Uni, qui ne fait plus partie de l’Union européenne, a annoncé à son tour l’accueil de 20 000 réfugiés « à long terme ».

L’Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers.

Emmanuel Macron, président de la République française

En comparaison, la chancelière allemande Angela Merkel, a, elle, fait preuve de la plus grande prudence à 6 semaines des élections législatives allemandes, et s’est dit ouverte à un accueil « contrôlé » de réfugiés « vulnérables ». Emmanuel Macron a, lui, livré une allocution largement critiquée à la télévision française le 16 août, avançant que « l’Europe ne peut pas à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle. Nous devons anticiper et nous protéger contre des flux migratoires irréguliers. »

(Re)lire : Afghanistan : "L'Europe ne risque pas un tsunami migratoire"

Si les réactions européennes dénotent d’autres pays, la politique migratoire de plusieurs États membres étaient de la plus grande fermeté envers les réfugiés et demandeurs d’asiles afghans, il y a encore peu. Le 5 août, les gouvernements belge, danois, allemand, grec, néerlandais et autrichien avaient demandé à l'exécutif européen de plaider auprès de Kaboul pour maintenir les rapatriements de migrants afghans.

Dans une lettre adressée à la Commission européenne, les États affirmaient que « l'arrêt des retours envoie un mauvais signal et est susceptible de motiver encore plus de citoyens afghans à quitter leur domicile pour l’UE ». Le gouvernement de Kaboul avait cependant appelé en juillet les pays européens à cesser durant les trois prochains mois d'expulser des migrants afghans. Seuls, la Suède et la Finlande avaient alors suspendu ses renvois vers l’Afghanistan.

  • Des murs en Grèce et en Turquie

Début août, la Grèce a déclaré avoir entrepris et terminé la construction d’un mur de 40km dans la région d’Evros, le long de sa frontière avec la Turquie, ainsi que l’installation d’un système de surveillance. Le but, selon le Guardian, étant « d’empêcher d’éventuels demandeurs d’asile de tenter de rejoindre l’Europe après la prise de contrôle de l’Afghanistan par les talibans ».

<p>Un policier patrouille aux abors du mur le long de la rivière Evros, à côté du village de Poros en Grèce. </p>

Un policier patrouille aux abors du mur le long de la rivière Evros, à côté du village de Poros en Grèce. 

AP/Giannis Papanikos

Le ministre grec de la Protection des citoyens, Michalis Chrisochoidis, a ainsi annoncé que son pays mettait tout en place pour « empêcher la même scène d’il y a 6 ans, de se répéter » en faisant référence à l’afflux de migrants syriens en 2015. « Nos frontières resteront sécurisées et inviolables », a-t-il ajouté.

Aux portes de l’Europe, la Turquie a aussi entrepris une construction similaire dès 2017, en pleine région montagneuse, à sa frontière avec l’Iran. La construction d’un mur de près de 300 kilomètres s’est accélérée après l’annonce du retrait américain d’Afghanistan et il est désormais en partie érigé. 156 kilomètres sont déjà sortis de terre, assortis de tours de contrôle, de radars et de gardes-frontières.

<p>Le ministre de la Défense turc Hulusi Akar vérifie le mur à la frontière turco-iranienne, érigé pour empêcher les flux migratoires d'Afghans depuis l'arrivée des talibans au pouvoir, le 15 août 2021.</p>

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Le ministre de la Défense turc Hulusi Akar vérifie le mur à la frontière turco-iranienne, érigé pour empêcher les flux migratoires d'Afghans depuis l'arrivée des talibans au pouvoir, le 15 août 2021.

 

AP

Le président turc avait à l’époque motivé son projet pour "arrêter complètement" les entrées illégales sur le territoire turc. Le 21 août, il a appuyé son propos en soutenant que son pays ne pourrait supporter "un fardeau migratoire supplémentaire", provenant cette fois d’Afghanistan.

Par ailleurs, le chef d’Etat turc a demandé de réviser avec Bruxelles l’accord migratoire de 2016, qui prévoyait que la Turquie accueille les migrants venus de Syrie en échange de 6 milliards d’euros. Depuis, Ankara reproche régulièrement à l'UE de ne pas entièrement respecter cet accord, concernant son accélération du processus d'adhésion à l'UE et la libre circulation des citoyens turcs.

L'externalisation du contrôle migratoire européen vers des pays tiers a été maintes fois dénoncé par des associations de défense des droits humains, comme  "un transfert de responsabilité" qui s'avérerait "une menace pour les droits humains des migrants." Selon les chiffres officiels, la Turquie accueille déjà 120.000 réfugiés afghans, ainsi que 300.000 migrants afghans en situation irrégulière. 

(Re)voir : Afghanistan : "Le dispositif d'évacuation de la France est totalement sous-dimensionné"

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Frontex, une agence critiquée aux moyens décuplés

L’agence de surveillance des frontières de l’UE, Frontex, a été créée en 2004 « pour aider les États membres de l'UE et les pays associés à l'espace Schengen à protéger les frontières extérieures » peut-on lire sur le site officiel. Accusée de refoulements illégaux de migrants en mer Egée, l’agence européen est aussi visée par la Cour des comptes européenne qui dénonce « un manque d'efficacité dans la lutte contre la criminalité transfrontalière et l'immigration illégale » de la part de l’agence européenne.

Pour autant, avec un mandat renforcé en 2019, le contingent permanent sera élevé à 10.000 membres d'ici 2027, alors que les effectifs n'étaient que de 750 en 2019. Son budget qui s’évaluait à 19 millions d’euros annuel en 2006, atteindra 900 millions par an de 2021 à 2027. Un décuplemeny de moyens pour l’agence fortement critiquée, et alors que qu’Ursula Von der Leyen, président de la Commission européenne avait plaidé pour un « nouveau mécanisme fort de solidarité » en matière d’immigration en septembre 2020.

Le 23 juin, Amnesty International sortait un rapport intitulé « Grèce : Violence, mensonges et refoulement illégaux » dénoncant la violation des droits humains de Frontex et appelait l’agence européenne à suspendre ou cesser ses opérations en Grèce. « Toutes les personnes avec qui nous nous sommes entretenus avaient été renvoyées de zones où Frontex disposait d’effectifs importants. Cette agence ne peut donc pas prétendre ignorer les violences au sujet desquelles nous, comme bien d’autres, avons recueilli des informations. Frontex a l’obligation de prévenir les violations des droits humains. Si elle ne peut le faire efficacement, elle doit suspendre ou cesser ses activités en Grèce »,  interpellait Adriana Tidona, spécialiste des migrations en Europe à Amnesty International.