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Afghanistan : la vallée du Panchir, un embryon de résistance aux talibans ?

<p>Une femme tient un drapeau afghan lors d'une manifestation de soutien au peuple afghan, le 17 août 2021, à Berlin ,en Allemagne.  </p>

Une femme tient un drapeau afghan lors d'une manifestation de soutien au peuple afghan, le 17 août 2021, à Berlin ,en Allemagne.  

AP/ Markus Schreiber

Depuis la chute de Kaboul, les talibans ont pris le contrôle du pouvoir en Afghanistan. Des poches de résistance se dessinent, principalement dans la région du Panchir où se trouve Ahmad Massoud, le fils du défunt commandant Ahmed Shah Massoud, célèbre adversaire des talibans. 

« Jamais je ne m'inclinerai devant les terroristes talibans. » Le vice-président afghan Amrullah Saleh souhaite rendre son propos très clair. Avant d'accéder à la fonction de vice-président, il était à la tête du Directoire national de la sécurité (NDS), les services afghans de renseignement. L'ex-espion en chef du pays, ennemi juré des islamistes, a longtemps été une importante source d'informations pour la CIA à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Après avoir exercé de large opérations de renseignements au sein des groupes de combattants, il asssure aujourd'hui qu’il « ne se trouvera jamais sous le même toit qu’un taliban. » 

Celui qui se présente désormais comme le « président légitime de l’Afghanistan par intérim » après la fuite du président Ashraf Ghani aux Emirats arabes unis, s'est réfugié dans la région du Panchir, d'où il est natif.

Une résistance symbolique

Située au nord-est de Kaboul, la vallée du Panchir est la dernière région afghane à ne pas être tombée aux mains des talibans. La province des « Cinq lions » (traduction du persan « Panchir ») est peuplée majoritairement de Tadjiks, connus pour être « les opposants de longue date au pouvoir taliban, depuis la résistance à l'Union soviétique, » explique la sociologue Firouzeh Nahavandi, professeure à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste de l’Asie du Sud-Ouest et auteure de Afghanistan (éditions de Boeck). « Ils ont des coutumes différentes du reste du pays et optent pour une vision moins rigide de l’Islam. »

Située au nord-est de Kaboul, la vallée du Panchir est la dernière région afghane à ne pas être tombée aux mains des talibans. La province des « Cinq lions » (traduction du persan « Panchir ») est peuplée majoritairement de Tadjiks.
Située au nord-est de Kaboul, la vallée du Panchir est la dernière région afghane à ne pas être tombée aux mains des talibans. La province des « Cinq lions » (traduction du persan « Panchir ») est peuplée majoritairement de Tadjiks.
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Depuis quelques jours, une résistance armée semble se dessiner dans cette région qui accueille en plus du vice-président Saleh, le fils du commandant Ahmad Shah Masoud, assassiné le 9 septembre 2001 par Al-Qaïda et connu pour être le combattant le plus célèbre des talibans. Ahmad Massoud se présente aujourd'hui comme le véritable successeur de son père et se dit « prêt à marcher sur ses traces ». Dans une tribune publiée par le Washington Post, le fils du commandant assure avoir été rejoint par des soldats de l'armée afghane « dégoûtés de la reddition de leurs commandants » et exhorte à un soutien de la part des États-Unis (« Vous êtes notre dernier espoir »).

Leurs moyens financiers, logistiques et humains sont aussi très faibles en comparaison aux combattants talibans
                                                                                                        Firouzeh Nahavandi​, sociologue 

« La résistance est pour l'instant verbale, parce que les talibans n'ont pas cherché à pénétrer le Panchir », affirme Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’Afghanistan. "Ahmad Massoud n'a pas de position officielle dans le régime, c'est quelqu'un qui n'a pas de soutien fort en Afghanistan, hors du Panchir », analyse le chercheur qui souligne que « les relations entre Ahmad Massoud et Amrullah Saleh sont un peu compliquées. Dès le début, il y a eu une dissonance entre les deux ». « Ils ont peu d'armement par rapport à ce qu’ont récupéré les talibans de la présence étrangère. Leurs moyens financiers, logistiques et humains sont très faibles en comparaison aux combattants talibans, » renchérit Firouzeh Nahavandi.

Se présenter comme le digne héritier de son père semble insuffisant pour prendre la tête d’une véritable force armée résistante : « Le respect qu’on lui voue vient de celui qu'on avait pour son père. Mais il n'a pas son expérience, et jusque là il ne jouait pas un grand rôle », affirme la sociologue qui estime que la résistance restera « symbolique si elle n'obtient pas le soutien de la communauté internationale. »

(Re)voir : Afghanistan : entre résignation et inquiétude, la vie reprend

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« Les Afghans aspirent à la paix »

D'autres formes de défiance envers les talibans se sont manifestéss dans les rues. Le 19 août, le jour du 102e anniversaire de l'indépendance de l'Afghanistan, des vidéos de manifestations éclatant dans les villes de l’est du pays, ont été largement diffusées sur les réseaux sociaux. À Jalalabad, à 150 km à l'est de Kaboul, on voit des jeunes hommes escalader un monument pour enlever le drapeau blanc taliban afin d’y mettre le drapeau national noir, rouge et vert. Le rassemblement a été dispersé à coups de feu, provoquant la mort de 3 personnes.

Des femmes, par petit groupe, ont aussi pris le risque de se rendre dans la rue, pour brandir des pancartes et revendiquer leurs droits. « On remarque majoritairement la présence de jeunes et de femmes, qui ont vécu la modernisation du pays, contrairement aux générations précédentes », remarque Firouzeh Nahavandi. Pour autant, « ce sont des manifestations spontanées, dont le but est de mettre en garde mais qui ne peuvent être considérées comme des organisations pouvant mettre en danger les talibans », considère-t-elle.

(Re)lire : En Afghanistan, la détresse des femmes, premières cibles des talibans

Si ces manifestations montrent que les talibans ne sont pas acceptés unanimement, la population afghane reste, elle, grandement éprouvée par des décennies de guerre selon la sociologue : « les Afghans n'ont pas envie de se battre à tout prix. Ils ont vécus tant d'années de guerre civile et de présence étrangère, qu'ils aspirent aujourd’hui à la paix. »