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Afghanistan : pourquoi le groupe Etat islamique vise-t-il Kaboul ?

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©J. Muntzer, R. Monjanel / TV5MONDE

Un double attentat, revendiqué par le groupe Etat islamique, a été perpétré ce lundi 30 avril à Kaboul, la capitale afghane faisant au moins 25 morts, dont 10 journalistes. Ces derniers mois, le groupe djihadiste a revendiqué à plusieurs reprises des attentats de ce type. Pourquoi vise-t-il ainsi la capitale afghane, dans quel but ? Entretien avec Jean-Marc Lafon, spécialiste du terrorisme. 

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Une première attaque à 8h du matin près du siège des renseignements afghans a servi de leurre pour attirer la véritable cible : journalistes, secouristes et policiers qui ont accouru sur place. Vingt-cinq personnes sont mortes. Parmi elles, 10 journalistes dont le chef du service photo du bureau de l'AFP. Plusieurs dizaines de victimes sont blessées.  

Plus tard, une attaque-suicide, non revendiquée pour l'instant, visant un convoi de l'OTAN près de l'aéroport de Kandahar, a tué 11 enfants. 

Ce n'est pas le premier attentat revendiqué par le groupe Etat islamique à Kaboul. Le 25 décembre 2017, Daech perpétue ainsi un attentat-suicide près d'un bureau des services de renseignements afghans. Fin janvier, le groupe djihadiste s'en prend à un complexe de l'Académie militaire d'Afghanistan, à nouveau dans la capitale. 

Serait-ce une manière pour Daech de compenser sa déroute syrienne ? Trois questions à Jean-Marc Lafon, membre fondateur et administrateur de l’institution  « Action résilience », un think-tank dévolu à la prévention du terrorisme notamment. 

TV5MONDE : Assiste-t-on à une recrudescence de leurs attaques et pourquoi visent-ils l’Afghanistan ? 

Jean-Marc Lafon : Actuellement, en Afghanistan, l'Etat islamique n’est pas en position de force sur le terrain militaire. Il représente un effectif relativement faible. Ce sont quelque dizaines, centaines de personnes, de combattants. On est très loin d’être à l’échelle des Talibans.
 

Ils compensent une relative faiblesse sur le terrain des opérations par une très forte visibilité de leur action terroriste à travers la violence et l’horreur. Jean-Marc Lafon

Pour se donner un poids politique, il faut des actions qui marquent, qui font très mal et qui soient visibles à l’international. C'est pour cela qu'ils choisissent un endroit qui intéresse un minimum les opinions internationales et les médias du monde entier. Kaboul intéresse éminemment plus qu’un petit village perdu au fin fond du pays.

Si ça peut se passer à proximité de bâtiments officiels, si ça peut viser des étrangers, des journalistes, ça ne sera que mieux. Si ça peut viser le processus électoral, ça ne sera que mieux. Ils compensent une relative faiblesse sur le terrain des opérations par une très forte visibilité de leur action terroriste à travers la violence et l’horreur. 

Ce "sur-attentat" qui a blessé des journalistes, ce lundi 30 avril, a eu un écho international. Un écho que n’a pas eu l'attentat du 22 avril alors qu'il visait un bureau d’enregistrement des électeurs sur les listes électorales en vue des législatives d’octobre prochain. Il a fait 69 morts et 120 blessés. 

Mais l'Etat islamique ne mise pas spécifiquement sur l’Afghanistan. Dans une ville du Balouchistan pakistanais, Quetta, [la province du Balouchistan couvre une partie des territoires iranien, afghan et pakistanais] on assiste à une recrudescence, depuis plus d’un an, des opérations de l’Etat islamique : assassinat ciblé, attentat, attentat sectaire dans le déni le plus total des autorités pakistanaises. Mais comme l’Afghanistan est le siège de la présence étrangère, le pays devient l’épicentre de ces attaques. 

D’autres attentats ont été récemment revendiqués par les Talibans, existe-t-il une rivalité entre eux ? 
Oui. Aujourd’hui, quelle est la force historique et militaire capable de contester le pouvoir de Kaboul et la présence étrangère ? Ce sont les Talibans. Ils représentent un certain nombre de mouvements animés par des seigneurs de guerre, alliés des Talibans. Mais ce n’est pas l’Etat islamique. Aujourd’hui, la force sur le terrain, ce sont les Talibans. L’Etat islamique vient donc là dans l’idée de s’implanter pour durer. 

Il part pratiquement de zéro mais il progresse très fort, selon une méthodologie qui n’est pas sans rappeler celle de son fondateur au moment de la guerre en Irak contre les Américains, après l’invasion de 2003. Se révéler de cette manière-là au monde, c’est vraiment typique de l’héritage dont se revendique l’Etat islamique. 

Quelle est la finalité de ces actions du groupe Etat islamique ? 
Le processus électoral du 20 octobre prochain. La démocratie, c’est une idole illégitime. Pratiquer la démocratie, c’est adorer une fausse idole. Pourquoi ? Parce que toute loi émane du Coran, des hadiths, donc la loi, c’est la charia. Toute loi qui vient ailleurs que de la charia, c’est un faux dieu. 

Faire voter un peuple, c’est l’avilir, c’est le salir. Les gens qui s’adonnent à cet avilissement s’excommunient eux-mêmes. Viser le processus électoral, c’est le b.a-ba du djihadisme, des Talibans, de l’Etat islamique. Il y a fort à parier que ces élections législatives vont devenir le souffre-douleur aussi bien des uns que des autres. Dans les attentats, les assassinats ciblés de ces derniers mois, les élus, les membres de l’administration sont des victimes récurrentes.