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Afghanistan : un an après la chute de Kaboul, "70% de la population ne mange pas à sa faim"

Un an après la chute de Kaboul, l'Aghanistan fait face à des difficultés économiques, politiques et humanitaires. 
Un an après la chute de Kaboul, l'Aghanistan fait face à des difficultés économiques, politiques et humanitaires. 
Ebrahim Noroozi / AP

Violations des droits humains, crise économique et humanitaire... Un an après la prise de Kaboul par les Talibans, quelles sont les situations politiques, sécuritaires et humanitaires en Afghanistan ? Réponses de Didier Chaudet, chercheur associé à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (IFEAC). Entretien. 

TV5 MONDE : Quelle est la situation économique actuelle dans le pays ? 

Didier Chaudet, chercheur associé à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (IFEAC) : La situation économique de l'Afghanistan était déjà mauvaise avant la prise de Kaboul par les talibans. Quand on regarde la situation en juin-juillet de l’année dernière, vous aviez déjà une économie qui avait souffert très violemment du Covid-19. Elle était restée trop dépendante de l’aide occidentale, et sans capacité de production réelle.

Voir : Afghanistan : une économie sinistrée, reportage à Kaboul

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C’est un problème dans l’histoire de l'Afghanistan moderne depuis bien plus longtemps que la période post-2001 (NDLR : chute du premier régime taliban après l'intervention américaine). Les talibans ont rendu les choses encore pires, car à partir du moment où il sont arrivés au pouvoir, l’aide occidentale a été retirée.

Ce pays était totalement dépendant de l’aide extérieure. Il s’est retrouvé sans cette aide d’un seul coup. C’est l’équivalent de 40 % de son PIB qui a disparu du jour au lendemain.Didier Chaudet, chercheur associé à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale.

Ce pays était totalement dépendant de l’aide extérieure. Il s’est retrouvé sans cette aide d’un seul coup. C’est l’équivalent de 40 % de son PIB qui a disparu du jour au lendemain. À cela s’ajoute une inflation galopante et une impossibilité d’accéder aux fonds de la banque nationale afghane, qui étaient en grande partie à l’étranger.

Le niveau de vie a baissé, 70 % de la population se bat au quotidien pour survivre et ne peux pas manger à sa faim tous les jours… Pour vous donner une idée de la situation actuelle, certains économistes anglo-saxons évoquent “un retour à l’équilibre de la famine”. En résumé, la situation économique  avant l’arrivée des talibans était déjà mauvaise, elle est encore pire aujourd’hui. 

Voir : Afghanistan : quelle est la situation humanitaire du pays ?

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Par contre, on constate un retour de l’exportation, notamment du charbon, qui a doublé au cours de l’année. Il y a des rentrées d’argent par le biais de l’import-export. Le Trésor américain a aussi travaillé ces derniers mois pour faire comprendre aux Afghans que les sanctions actuelles concernent les talibans mais ne touchent pas les entreprises. Cela crée une sorte de flou artistique dans les relations économiques avec le pays, mais je crois que c’est un flou artistique voulu.

L’administration Biden craint une crise  humanitaire. La Turquie et l’Union européenne veulent éviter de se retrouver face à une crise migratoire.Didier Chaudet, chercheur associé à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale.

L’administration Biden se rend compte qu’elle ne fait pas seulement face aux talibans, elle fait aussi face à la population d’un État tenu par les Talibans. Le but est de ne pas se trouver dans une crise humanitaire. La Turquie et l’Union européenne veulent éviter de se retrouver face à une crise migratoire. Il faut aussi éviter que l’environnement régional se trouve encore plus agité à la fois politiquement et d’un point de vue sécuritaire. 

TV5 MONDE : Gérer les relations avec l’Afghanistan nécessite donc une certaine ambiguïté ? 

Didier Chaudet : La situation géopolitique a changé en 2001. À l’époque, la Russie, la Chine et les États-Unis étaient relativement d’accord sur la façon de voir l'Afghanistan et les Talibans récemment tombés. Aujourd’hui ça n'est pas du tout le cas. La Russie et la Chine ne veulent pas entrer dans une logique de totale guerre froide et donc accepter les Talibans, mais ils le font sans le dire.

Pour beaucoup d’acteurs dans la région, la plus grande peur reste de voir le Daesh, qui avait réussi à créer un pseudo califat en Irak et en Syrie, recréer un califat 2.0, cette fois en Afghanistan. 
Didier Chaudet, chercheur associé à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale.

Les talibans ont pu envoyer des diplomates à Moscou, et ils ont été reçus et reconnus comme tels. Du côté chinois, on travaille à une reconnaissance informelle  qui rendrait les échanges plus facile, tout en restant extrêmement prudent… Mais dans une logique de nouvelle route de la soie, surtout compte tenu de la situation russo-ukrainienne, une entente correcte avec les Talibans est importante pour les Russes et les Chinois. 

Il faut aussi prendre en compte les Iraniens, les Pakistanais, et reconnaître que sans les talibans, ils pourraient avoir à gérer une explosion du djihadisme transnational soutenu par Daesh. Pour beaucoup d’acteurs dans la région, la plus grande peur reste de voir le Daesh, qui avait réussi à créer un pseudo califat en Irak et en Syrie, recréer un califat 2.0, cette fois en Afghanistan. 

De par cette situation le rapport à l'économie est différent : vous n’avez plus la belle unité de 2002. Certains sont assez satisfaits du fait qu’il n’y ait plus de corruption, qu’il y ait la possibilité de négocier directement avec les Talibans, notamment tout un milieu de commerçants transnationaux. Ces derniers ont une histoire ancienne avec les talibans.

Mais malgré la satisfaction d'une partie du secteur économique afghan, on ne peut pas nier que l'Afghanistan s’est appauvri et que 70% de la population ne mange pas à sa faim tous les jours. 

TV5 MONDE : La crise humanitaire peut-elle mettre les Talibans en difficulté ? 

Didier Chaudet : Le premier défi pour les talibans, c'est eux-même. Il y a des divisions à l’intérieur du mouvement entre des “pragmatiques” et des “radicaux” et pour ces groupes radicaux, la priorité n’est pas le bien-être de la population afghane. Un certain nombre d'entre eux sont très connectés au trafic de drogue, qui se porte extrêmement bien.

Ils dominent sur les marchés de l'opium et de l'héroïne. Plus de 95% de l'héroïne que l’on trouve à Paris vient d'Afghanistan. Ça n’a rien de nouveau, mais ce problème est resté, et on peut y ajouter une montée en puissance récente des méthamphétamines en provenance d'Afghanistan.

Les talibans sont en majorité pachtoune, mais il y a des tensions avec les minorités tadjik, les Hazaras… Daesh joue sur ces tensions et se présente comme la seule alternative possible au pouvoir des Pachtounes.
Didier Chaudet, chercheur associé à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale.

Pour ces groupes fortement engagés dans le trafic de drogue, ce qui compte c’est que leur business continue à fonctionner, ils ne sont pas dans une logique d’état providence. D’autant plus que pour la population, pour ces 70% qui ne mangent pas à leur faim, le problème ce n’est même plus les Talibans :  c’est la survie. Donc l’idée selon laquelle les Talibans pourraient mal gérer l'État et donc perdre en crédibilité ne tient pas. Quand on a faim, on ne va pas prendre les armes, on essaie de survivre.  

TV5 MONDE : Les divisions au sein des talibans font-elles le jeu de Daesh ? 

Didier Chaudet : Daesh est un authentique risque. Les gens associés à l’Etat islamique au Khorasan, c’est-à-dire le Daesh régional, n’ont pour l’instant pas fait preuve d’une vraie capacité de gestion sur place. Mais les choses peuvent changer et un certain nombre d’indices devraient inquiéter en Occident, comme le fait que Daesh joue à 100% sur la carte ethnique. Les talibans sont en majorité pachtoune, mais il y a des tensions avec les minorités tadjik, les Hazaras… Daesh joue la-dessus et se présente comme la seule alternative possible, avec une propagande qui vise à recruter chez les Tadjik afghans mais aussi au Tadjikistan, en Ouzbékistan etc. pour créer des tensions transnationales.

Si le régime actuel s'écroule, une partie des Talibans pourrait rejoindre Daesh et là, vous auriez un califat 2.0 qui apparaîtrait en Afghanistan, notamment dans des zones frontalière, et qui pourrait déstabiliser toute la région. Cela rend la situation difficile. Soit on on se concentre sur l’approche “sentimentale” en disant “les talibans sont mauvais”, soit on accepte qu’on est face à une situation grise, et qu’il n’y a pas vraiment de bonne option en Afghanistan. Il n’y en a pas eu depuis bien longtemps. 

TV5 MONDE : la communauté internationale doit-elle parler avec les talibans ?

Didier Chaudet : Pour faire face, il va falloir faire ce que les grandes organisations internationales et les États occidentaux auraient dû apprendre depuis 20 ans, c’est-à-dire apprendre à faire de la vraie diplomatie. Il faut accepter de parler avec des acteurs que l'on n'apprécie pas. Pas forcément les talibans eux-mêmes, mais par exemple commencer par les États de la région qui ont une influence sur place : il faut parler aux Pakinastanais, aux Iraniens.

Il faut réussir à avoir un dialogue avec les Russes et les Chinois sur la question afghane, mais c’est difficile à partir du moment où on a décidé d’agir dans un contexte de nouvelle guerre froide. Il faut essayer de voir s’il est possible de créer du lien sans passer par une reconnaissance et un dialogue pieds et poings liés avec les talibans. Ce n’est pas agréable, mais ce jeu est possible si de grands États s’y engagent, comme la France, ou l’Allemagne, qui a une vraie influence dans la région. Une initiative franco-allemande pourrait marcher. 

Si le but est d’essayer de rendre la vie un peu moins insupportable pour 70% de la population afghane, il faut faire  faire de la diplomatie “réaliste”. Si on joue sur la question des responsabilités, des valeurs, et qu’on considère que 70% d’une population qu’on était censée aider est en train de mourir de faim aujourd’hui… Alors oui, la morale demande d’essayer de faire quelque chose.