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France : l’Égypte du président Sissi, un partenariat stratégique qui prévaut sur les droits humains

Le président égyptien AbdelFattah al-Sissi, lors d'une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, à Athènes, le mercredi 11 novembre 2020.
Le président égyptien AbdelFattah al-Sissi, lors d'une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, à Athènes, le mercredi 11 novembre 2020.
AP Photo/Costas Baltas

Le président égyptien est à Paris, pour une visite de deux jours et demi. Un "tapis rouge" déroulé au chef d'État qui pose la question de la place des droits humains dans les relations entre la France et l'Égypte, ​​trois semaines après l'arrestation d'activistes égyptiens, depuis relâchés.

Ce lundi 7 décembre, le président de la République française Emmanuel Macron a reçu son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi en visite d'État en France.
Une arrivée qui intervient alors que son régime est incessamment pointé du doigt pour ses dérives autoritaires et ses violations des droits humains.

"Stupéfaits de voir le tapis rouge déroulé" aux pieds du président égyptien, les défenseurs des droits humains demandent à l'occasion de sa visite à Paris qu’Emmanuel Macron "tienne ses engagements en faveur des droits humains et de leurs défenseurs" en conditionnant les accords commerciaux avec l’Égypte, à la libération des prisonniers politiques et des défenseurs des droits humains.

Comme un symbole, ou une réponse aux critiques, trois jours avant sa venue à Paris, le maréchal et président égyptien a fait libérer les trois responsables de l’ONG Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR) qui avaient été arrêtés trois semaines plus tôt.

(Re)voir >>>> En 2017, la visite en France du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi critiquée par les ONG

Défendre les droits humains en Égypte, une activité à très haut risque

Malgré cela, les organisations pour les droits humains, telles qu’Amnesty International, n’oublient pas que celui qui a été élu président en 2014, après un coup d’État militaire, puis réélu en 2018 dans des conditions contestables, est à la tête d’un régime qui viole sans cesse les droits humains. Elles dénombrent plusieurs dizaines de milliers de détenus politiques en Égypte.

Pour Katia Roux, chargée de plaidoyer chez Amnesty International France, "il y a une indulgence diplomatique française qui dure depuis trop longtemps face à la répression de la société civile égyptienne". Elle fustige la stratégie du pouvoir égyptien, qui "se sert de la législation antiterroriste pour faire taire les défenseurs des droits humains". Pourtant, en visite au Caire début 2019, Emmanuel Macron avait demandé à Abdelfattah al-Sissi de "protéger" ces droits. Depuis, les ONG dénoncent une escalade dans la répression. 

"Aujourd’hui, défendre les droits humains en Égypte est devenu une activité à très haut risque, qui expose les personnes qui ont le courage de s’exprimer", nous confie Katia Roux. Et même lorsque les défenseurs des droits humains sont libérés, "le calvaire n’est pas terminé pour eux. Certains sont interdits de voyager, d’autres voient leur compte bancaire gelé, les organisations de défense sont inscrites sur des listes de financements suspects", ajoute-t-elle. 

L’Égypte, un partenaire stratégique pour la France

Malgré cela, l’Égypte reste, avant tout, un partenaire commercial et géostratégique pour l’État français. Les deux pays ont beaucoup d’intérêts politiques, en Libye notamment ou encore en Méditerranée orientale, où la France veut contrecarrer l’extension turque.

Lire aussi : L’Égypte va-t-elle intervenir en Libye au nom de sa lutte contre les Frères musulmans ?

Il y a également la coopération bilatérale entre les deux pays. "Depuis 2015, l’Égypte réalise des contrats d’armements avec la France, notamment via l’achat de Rafales, de frégates, de radars ou encore de drones. Ces contrats avoisineraient les 20 milliards d’euros", selon Younes Belfellah, spécialiste des enjeux politiques, économiques et stratégiques dans la région de la Méditerranée. 

L’échange commercial a également augmenté sur les 5 dernières années entre les deux pays. La France "est le 6ème investisseur en Égypte et des entreprises françaises s’intéressent donc à ce marché. Parmi elles, il y a par exemple Bouygues et Vinci qui sont intégrées au projet du métro du Caire", ajoute-t-il. 

Pour finir, les deux pays ont une relation privilégiée, s’agissant de lutte antiterroriste. Le régime d’Abdelfattah al-Sissi, bien qu’étant controversé, amène "une certaine stabilité" selon Younes Belfellah. L’Égypte combat activement Daesh, notamment dans la région du Sinaï. 

Une stabilité que les associations de défense des droits de l’Homme réfutent. "J'ai l'impression que l'Egypte ressemble de plus en plus à une cocotte minute prête à exploser", estimait, dans un entretien avec nos confrères de l'AFP, Céline Lebrun-Shaath, épouse du militant Ramy Shaath, l'une des figures laïques de la révolution de la place Tahrir, au Caire. Pour elle, ce sont les acteurs de la société civile comme son mari  qui pourraient canaliser le pays, via "une opposition pacifique et démocratique".

C'est aussi l'opinion d'Antoine Madelin, directeur du plaidoyer à la Fédération internationale des Droits de l'Homme (FIDH) pour qui "c'est une erreur stratégique de penser que l'Egypte peut-être un partenaire dans la lutte contre le terrorisme dans la région" :

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La Realpolitik et le pragmatisme avant tout 

Pour Younes Belfellah, entre Paris et Le Caire, il y a  "une vision commune sur tous ces dossiers, qui fait passer les droits de l’Homme au second plan, bien qu’ils ne soient pas absents des discussions, notamment lorsque c’est la France qui est impliquée".

C'est le propre de la "Realpolitik", cette façon de faire de la politique, à l’échelle internationale, qui veut que l’approche principale se fasse sans jugement de valeur, en fonction des intérêts de chacun. C'est devenue "la stratégie privilégiée des pays occidentaux", indique Youness Belfellah. 

Pour lui, la France aurait tout à perdre à être trop exigeante en matière de droits humains, car face à elle, des acteurs tels que "la Russie ou encore la Chine vendent des armes et du matériel, sans aucun exigence en terme de démocratie ou encore de droits de l’Homme".

La stratégie de la France est donc de donner aux ONG un certain rôle, près de l’État, leur permettant d’exprimer leurs critiques concernant le climat politique de certains pays, "tout en cherchant à continuer d’établir des partenariats en terme de sécurité, de défense et bien évidemment, d’économie". Le fameux "en même temps", si cher à Emmanuel Macron.