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Après plusieurs scandales, la recherche américaine sur la sellette

Brian Wansink, le professeur de marketing de la prestigieuse université Cornell, et directeur du laboratoire sur l'alimentation et les marques a été mis en cause et ne peut plus enseigner : treize de ses articles ont déjà été retirés par des revues. (Photo AP / Mike Groll)
Brian Wansink, le professeur de marketing de la prestigieuse université Cornell, et directeur du laboratoire sur l'alimentation et les marques a été mis en cause et ne peut plus enseigner : treize de ses articles ont déjà été retirés par des revues. (Photo AP / Mike Groll)

Trois scientifiques connus dans leurs domaines aux Etats-Unis ont été poussés à la démission après des révélations accablantes sur leurs méthodes. La vigilance de la communauté scientifique s'améliore pour contrôler ce type de dérives mais une part importante d'études scientifiques reste encore très contestable. La transparence et la reproductibilité devraient être la règle, ce que demande une ONG, le Center for open Science.

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Trois scientifiques connus dans leurs domaines aux Etats-Unis ont été poussés à la démission ces dix derniers jours après des révélations accablantes sur leurs méthodes, un signe de la vigilance accrue de la communauté scientifique sur les questions de déontologie. La chute la plus spectaculaire concerne l'ancien médecin-chef du grand centre de lutte contre le cancer Memorial Sloan Kettering, à New York : José Baselga, auteur de centaines d'articles de recherche sur le cancer.

ProPublica, organisation de journalisme d'investigation, et le New York Times, ont révélé le 8 septembre que le médecin avait omis de déclarer qu'il avait reçu des millions de dollars de compagnies pharmaceutiques et médicales alors qu'il rédigeait des dizaines d'articles de recherche et que ces déclarations sont généralement requises par les revues.

Les liens entre un médecin conduisant un essai clinique et les fabricants du médicament ou du matériel médical utilisé dans l'étude peuvent influer sur la méthodologie et, in fine, les résultats. Mais les revues ne vérifient pas elles-mêmes l'exhaustivité des déclarations des auteurs. Rattrapé par le scandale, le docteur Baselga a démissionné le 13 septembre.
                  

Expert de l'alimentation                

Vient ensuite le cas du professeur de marketing Brian Wansink, de la prestigieuse université Cornell, directeur du laboratoire sur l'alimentation et les marques.
Il s'était fait un nom grâce à des études souvent reprises dans les médias : sur les pizzas, les buffets à volonté, ou l'appétit des enfants.

Ses ennuis ont commencé en 2017, des chercheurs ayant relevé des anomalies et des résultats étonnamment positifs dans des dizaines de ses articles. Puis en février, BuzzFeed a publié des messages dans lesquels il encourageait une chargée de recherche à extraire de ses données des résultats susceptibles de devenir "viraux". Jeudi, après une enquête d'un an, Cornell a annoncé que le professeur Wansink avait commis "des fautes professionnelles", énumérant une litanie de problèmes sur ses résultats et ses méthodes. Il démissionnera à la fin de l'année académique, et n'enseignera plus d'ici là. Il a nié toute fraude. Treize de ses articles ont déjà été retirés par des revues.

Dernier cas, un professeur de santé publique à l'université Dartmouth College, Gilbert Welch, a démissionné la semaine dernière, accusé par son université de plagiat dans un article publié dans le New England Journal of Medicine, la revue médicale américaine la plus cotée.                

Question de carrière                 

"La bonne nouvelle est que de nombreuses affaires commencent enfin à éclater au grand jour", explique à l'AFP Ivan Oransky, cofondateur du site Retraction Watch, qui enquête sur les bonnes pratiques des chercheurs, tout en soulignant qu'il ne s'agissait que de la partie émergée de "l'iceberg". "Pendant des années, les scientifiques refusaient de parler des problèmes au sein de la recherche parce qu'ils craignaient que cela n'érode la confiance envers la science, ou que cela n'aide les forces antisciences", poursuit Ivan Oransky. "Mais le silence fait perdurer les problèmes", ajoute-t-il. Selon lui, une plus grande transparence permettra au grand public de mieux comprendre le processus scientifique.

L'attention a longtemps porté sur les conflits d'intérêts financiers, notamment en raison de l'influence de l'industrie pharmaceutique. L'affaire Wansink illustre que les conflits d'intérêts liés à la réputation sont tout aussi centraux. "Dans le monde académique, la carrière se construit largement en fonction du nombre de publications et de la qualité des revues. Les chercheurs sont en concurrence pour produire des résultats positifs, nouveaux et nets... alors qu'il faudrait également récompenser les travaux qui produisent des résultats négatifs et ceux qui renforcent des résultats antérieurs", dit à l'AFP Brian Nosek, professeur de psychologie à l'Université de Virginie et directeur du Center for Open Science, un centre qui promeut des règles de transparence scientifique.

"Ce qui est bon pour le chercheur ne l'est pas forcément pour la recherche", explique le professeur de psychologie. Et d'ajouter : "Le système de récompenses est fondé uniquement sur le résultat".

Mais changer le système nécessiterait l'adoption de règles plus strictes de tous les acteurs: universités, centres de recherche médicale, institutions de financement et revues. Depuis dix ans, "la transparence a beaucoup progressé", dit Brian Nosek, notamment dans les revues. Mais, souligne-t-il, "les universités et les centres médicaux sont les plus lents".

Quelle science ?

C'est le titre de l'édito de la revue Books de mars-avril 2018 (Faut il croire les scientifiques ?) de son fondateur et directeur de publication Olivier Postel-Vinay. Extrait :


Les chercheurs ne sont pas incités à publier ce qui est vrai mais ce qui compte pour leur carrière et leur rémunération. Désormais solidement établi, le constat est sans appel : sauf dans les sciences les plus exactes, la plupart des articles publiés sont biaisés, parfois gravement. Échantillons trop restreints, effets à peine sensibles, dissimulation de résultats négatifs, analyses défectueuses, statistiques tronquées, occultation de travaux allant dans un sens non désiré, conflits d’intérêts matériels et intellectuels – et fraudes caractérisées, bien plus fréquentes qu’on le croit. Comme le souligne, dans la revue Nature, Daniel Sarewitz, spécialiste de la politique scientifique, ce « feedback destructeur » est particulièrement à l’œuvre dans les domaines susceptibles d’influer sur les politiques publiques, « comme la nutrition, l’enseignement, l’épidémiologie et l’économie ». Ou la climatologie.

La revue donne elle aussi la parole à Brian Nosek dans ce numéro, ainsi qu'à John Arnold, le mécène millionaire ayant permis la création du Centre for open science. Le constat alarmant de Olivier Postel-Vinay est le même que celui de l'ex-trader John Arnold qui a créé une fondation pour permettre de contrôler la validité et l'intégrité de nombreux domaines, dont les études scientifiques : la Fondation Laura et John Arnold.  Les principes sont clairs et bien établis pour les méthodes de contrôle et de validation  que  la fondation exige : rigueur des standards, transparence et reproductibilité. Le but avéré de la Fondation Laura et John Arnold est donc simple à comprendre : obliger les scientifiques à se plier à ces trois critères afin que la qualité de leurs études puisse être vérifiée, et ainsi éviter les tricheries et autres biais devenus majoritaires dans de nombreux secteur du monde scientifique, comme il l'est stipulé sur leur site : 


Le professeur John Ioannidis, de la "Stanford School of Medicine", a effectué une analyse qui suggère qu'environ 90% de la recherche médicale est probablement fausse. L'industrie pharmaceutique a soulevé des préoccupations similaires, estimant que 70% des études publiées sur le cancer ne peuvent être reproduites.

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