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Arabie saoudite : Mohammed ben Salmane entre réformes et répression

Le prince héritier Mohammed Salmane le 14 décembre 2021 lors d'un sommet des pays du Golfe.
Le prince héritier Mohammed Salmane le 14 décembre 2021 lors d'un sommet des pays du Golfe.
Bandar Aljaloud/AP

Concerts pop et dissidents derrière les barreaux. Mohammed ben Salmane a bousculé une Arabie saoudite atone avec des réformes tous azimuts tout en réprimant brutalement l'opposition. Qui est le prince héritier saoudien un temps déclaré "paria" par Joe Biden avant d'être "réhabilité" par les occidentaux ? 

 

À 36 ans, celui qu'on surnomme MBS, devrait devenir de loin le plus jeune de la dynastie saoudienne à accéder au trône après la mort de son père, le roi Salmane, âgé et affaibli. Depuis sa nomination comme prince héritier en 2017, il dirige de facto cette puissance régionale pétrolière.

En pleine envolée des cours de l'or noir, le président américain Joe Biden s'est rendu le 16 juillet dernier en Arabie Saoudite pour rencontrer le prince héritier. Longtemps marginalisé en raison de violations des droits humains et de l'assassinat du journaliste Jamal Khashogi, MBS échange à nouveau directement avec les dirigeants occidentaux. 

Le prince héritier saoudien est reçu ce jeudi 28 juillet pour un diner officiel à l'Elysée. Objectif du Président Macron, convaincre Ryad de mettre sur le marché plus de pétrole. Joe Biden, dont l'objectif était identique, n'est pas parvenu à convaincre MBS lors de son déplacement. 

 

MBS un prince héritier au profil complexe

De grande taille, la barbe fournie, la voix grave et souvent tout sourire, MBS, réputé amateur de fast-food et de jeux vidéos, s'engage à moderniser l'économie saoudienne, trop dépendante du pétrole.

Parallèlement, il s'évertue à alléger le poids des religieux les plus rigoristes. La police des moeurs, qui terrorisait jadis les jeunes, a été mise à l'écart.
 
Le roi Salmane et son fils Mohammed ben Salmane. Le prince héritier détient la réalité du pouvoir.
Le roi Salmane et son fils Mohammed ben Salmane. Le prince héritier détient la réalité du pouvoir.
Agence de presse du palais royal/ AP
"Nous voulons vivre une vie normale", lance-t-il en 2017 à des entrepreneurs à Ryad. "Tout ce que nous faisons, c'est revenir à ce que nous étions, un islam modéré, ouvert à toutes les religions et au monde."

Salué pour ces réformes, MBS est toutefois critiqué à cause de la répression menée contre les dissidents dans les milieux religieux, politique, intellectuel, économique et même au sein de la famille royale.

"Monsieur Fait-Tout"

"C'est une machine intellectuelle et un stratège", affirme un responsable occidental sous couvert d'anonymat. Il est "parfois impulsif" et, quand il évoque ses projets, "il s'enflamme".

Cet homme pressé à la calvitie naissante est marié à une seule femme, à la différence de nombreux autres princes saoudiens, et père de trois garçons et de deux filles.

Il assure travailler 16 heures par jour et affirme avoir été élevé strictement. Proche de son père, il étudie dans son pays sans partir à l'étranger, contrairement à l'élite saoudienne. Cumulant diverses fonctions de premier plan, de l'économie à la défense, MBS est parfois surnommé "Monsieur Fait-tout" par les diplomates.

En novembre 2017, au nom de la lutte "anticorruption", quelque 200 personnalités, dont des princes et des hommes d'affaires, sont arrêtées lors d'une purge sans précédent.

Des arrestations visent également religieux et intellectuels mais aussi des militants des droits humains, dont des féministes connues. En février 2020, il fait même arrêter des rivaux parmi des princes de premier plan.

À l'international, Ryad a adopté depuis sa nomination comme héritier du trône une politique plus offensive contre ses rivaux régionaux, Iran et Qatar en tête. Mais, pour réduire les tensions, un dialogue avec l'Iran a commencé et la crise avec Doha a été réglée.

En tant que ministre de la Défense, il a supervisé dès 2015 la coalition menée par Ryad au Yémen pour aider militairement le pouvoir face aux rebelles Houthis soutenus par l'Iran.

MBS a réussi à s'octroyer "un pouvoir et une influence extraordinaires en très peu de temps", relève Frederic Wehrey, spécialiste du Moyen-Orient à la fondation Carnegie, basée à Washington.

Sur le front intérieur et dans le cadre des réformes sociales, il allège les restrictions imposées aux femmes, leur permettant de conduire et d'obtenir un passeport sans l'autorisation de leur "tuteur" masculin. Il banalise devant un public mixte des événements sportifs et culturels internationaux.

Un retour en force sur la scène internationale malgré la disparition de Jamal Khashoggi

Son image de réformateur est néanmoins être mondialement ternie par l'assassinat en octobre 2018 du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, critique du pouvoir, au consulat saoudien à Istanbul.

Après son élection, Joe Biden avait déclassifié un rapport concluant que MBS avait "validé" ce meurtre.

Malgré des années de disgrâce, il effectue un retour en force sur la scène internationale moins de trois ans plus tard. Fin 2021 MBS reçoit le président français Emmanuel Macron et en 2022 le président turc Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci avait pourtant personnellement accusé les "plus hauts niveaux du gouvernement saoudien" d'avoir commandité l'assassinat de Khashoggi.

La nouvelle rencontre prévue entre Emmanuel Macron et MBS ce jeudi 28 juillet à l'Élysée survient au plus grand désarroi de Hatice Cengiz fiancée du journaliste assassiné. Dans un message en français adressé à l'AFP cette dernière déclare "Je suis scandalisée et outrée qu'Emmanuel Macron reçoive avec tous les honneurs le bourreau de mon fiancé".  

Deux ONG, Democracy for the Arab World Now (DAWN) et Trial International ont déposé ce matin une plainte à l'encontre de MBS auprès du tribunal judiciaire de Paris. Appuyées par un avocat français maitre  Henri Thulliez, ces deux ONG déclarent "MBS ne bénéficie pas de l'immunité de poursuite car, en tant que prince héritier, il n'est pas chef d'Etat".