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Assaut du Capitole : "La culpabilité de Trump ne fait aucun doute, mais il sera difficile de le poursuivre"

L'image d'un tweet de l'ancien président des États-Unis, Donald Trump est affichée, ce jeudi 9 juin 2022, devant le comité restreint de la Chambre chargé d'enquêter sur l'assaut du Capitole du 6 janiver 2021, à Washington.
L'image d'un tweet de l'ancien président des États-Unis, Donald Trump est affichée, ce jeudi 9 juin 2022, devant le comité restreint de la Chambre chargé d'enquêter sur l'assaut du Capitole du 6 janiver 2021, à Washington.
AP Photo/Andrew Harnik

La commission d’enquête de la Chambre des représentants a présenté, jeudi 9 juin, ses premières conclusions sur l’assaut du Capitole, du 6 janvier 2021.
Retransmise en direct sur plusieurs chaînes de télévision, excepté Fox News, canal privilégié des électeurs de Trump, l'audition a mis en exergue la responsabilité du 45ème président des États-Unis. Liz Cheney, pourtant élue républicaine, a affirmé que c'est Donald Trump, qui a "allumé la mèche de cette attaque". Quelles peuvent être les conséquences de cette accusation ? La politologue franco-américaine, spécialiste des États-Unis, Nicole Bacharan, nous répond. 

TV5Monde : Plus d'un an après les faits, on a l'impression que le soufflet est retombé. Cette audition et ces premières conclusions de la commission ont-elles réussi à trouver un écho auprès des Américains ?

Nicole Bacharan : Oui et non. L’enquête de cette commission a réussi a capter l’attention d’un certain nombre de personnes. Elle dure depuis plus d’un an et si tout le monde n’a pas pu suivre le détail, toute l’attention est désormais concentrée sur les conclusions. Les images sont très choquantes. Les témoignages, des policiers présents sur place ravivent des souvenirs douloureux.

Pour autant, une partie des Américains n’est pas atteinte. Fox News, qui est quand même la chaîne principalement regardée par les électeurs de Donald Trump ne diffuse pas les auditions. 
Si la réalité des faits qui se sont produits ce jour là, est effectivement mise sur le devant de la scène, les événements sont quand même datés. Il y a la crise liée au Covid-19, la guerre en Ukraine et surtout l’inflation, qui préoccupent davantage les Américains. 

  • (Re)voir : les policiers témoignent, après l'attaque du Capitole
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TV5Monde : Ce jour-là, de l'extérieur, on a eu l’impression de voir la démocratie américaine tanguer. Est-ce pour autant l’avis des Américains ? 

Nicole Bacharan : C’est l’avis d’une partie des Américains, mais il se délite. Plusieurs sondages ont été effectués et on remarque que depuis l’assaut du Capitole, la préoccupation liée à cet événement a baissé.
Aujourd’hui, selon les derniers sondages, 43% des Américains pensent que Trump a une responsabilité dans ce qui s’est passé. C’était pourtant l’avis de la majorité des Américains il y a plus d’un an.
C’est aussi le but de ces auditions de la commission : mettre en lumière qu’il y a eu une tentative de coup d’État, sans doute la plus grave de l’histoire des États-Unis, et que les institutions américaines ont failli être mis à bas. C’est une démonstration pour l’histoire, en quelque sorte. 

6 janvier 2021, le jour où la démocratie américaine a flanché.

En pleine période de confinement, les rues sont vides, mais des supporters de Donald Trump affluent, par milliers, vers Washington, casquettes rouges sur la tête. Leur candidat a perdu l’élection présidentielle, face à Joe Biden. Aux yeux de tous, ce dernier sera président des États-Unis dans quelques jours.
Donald Trump, lui, conteste la validation de cette élection, qui se déroule, à ce moment-là, au parlement. Il tient un discours et incite ses militants à marcher vers le Capitole.
Un mouvement de foule immense débute. Donald Trump, lui, ne se joint pas à ses partisans et quitte les lieux. 
Plusieurs heures plus tard, face au maigre cordon de sécurité, la foule fait tomber les premières barrières. Après plusieurs affrontements, la défense, sur place, finit par rompre. Aux yeux du monde entier, le Capitole est envahi par une foule, en furie. À l'intérieur, une manifestante est abattue par un tir par un agent.
Depuis près d'un an, un groupe d'élus (sept démocrates et deux républicains) du Congrès américain mène une enquête sur la responsabilité de Donald Trump dans cet assaut. La commission a entendu plus de 1000 témoins et a examiné 140 000 documents pour faire la lumière sur les faits.

TV5Monde : Qu’avez-vous retenu de la première journée d’audition par la commission parlementaire ? 

Nicole Bacharan : Je retiens avant tout l’extrême gravité de ce qui s’est déroulé le 6 janvier 2021, mais aussi l’extrême violence dont ont fait preuve les personnes qui y ont participé.
La deuxième chose qui me choque, c'est de me rendre compte qu’une partie des gens estime que ça n’était finalement pas si grave. On a vraiment le sentiment que la démocratie américaine a évité une balle, mais que rien n’est réglé pour autant. 

TV5Monde : Comment peut-on expliquer la violence de ces américains, présents au Capitole, qui n’étaient pourtant pas tous affiliés à des groupes militarisés, d’extrême droite ? 

Nicole Bacharan : C’est un des sujets sur lequel la commission d’enquête va essayer de trouver des réponses. Il sera évoqué dans les prochaines auditions.
On se demande, en effet, comment il y a pu y avoir une telle radicalisation de masse, au-delà des groupes que vous mentionnez.
Évidemment, la source est à chercher du côté de l’ancien président, Donald Trump, qui pendant des mois, avait dit que s’il perdait, ce serait à cause d’une élection truquée. Il a persuadé beaucoup de gens qu’aller au Capitole, ce serait défendre la démocratie américaine, face à l’action de démocrates corrompus.
Ce phénomène d’inversion de la réalité, qui s’est développé de manière choquante à cette occasion est en réalité vieux comme le monde. C’est d’ailleurs ce que l’on voit aujourd’hui avec la propagande de Moscou, qui consiste à dire que les Ukrainiens menacent les Russes et populations russophones. Tout est faux, mais des millions de gens y adhèrent. Ce mécanisme terrifiant est extrêmement difficile à démonter et à combattre. 

La démocratie américaine a évité une balle, mais rien n’est réglé pour autant
Nicole Bacharan, politologue spécialiste des États-Unis

TV5Monde : Quelles peuvent être les suites judiciaires aux conclusions de cette commission ? 

Nicole Bacharan : Si poursuites judiciaires il doit y avoir, cela ne pourra venir que du ministère de la Justice. Ce que peut faire le Congrès, c’est lui envoyer une recommandation d’accusation, car la commission n'a pas le pouvoir d'inculper les acteurs de cet assaut. 
Cela peut concerner Trump ou son entourage. Mais concernant le 45ème président des États-Unis, la position du ministère de la Justice est très fragile, car il y a la question de l’immunité qui entre en ligne de compte, mais aussi le fait que dans le procès en impeachment (destitution), Donald Trump a été acquitté.
Je ne vois pas comment des poursuites pénales à son encontre pourraient avoir lieu. Juridiquement, ce serait possible, mais en pratique, cela me paraît très difficile. 

S’il n’est pas inculpé, cela enverra, malgré tout, le message qu’il n’est pas vraiment coupable. Ça ne l’absout pas, mais ça ne le condamne pas pour autant. S’il est poursuivi pénalement, cela fera de lui un martyr aux yeux de ses partisans.
On est dans une situation terrifiante, car sa culpabilité est visible. Il n’y a pas l’ombre d’un doute. Malgré tout, on a l’impression que dans un pays comme les États-Unis, la démocratie ne sait pas se défendre face aux phénomènes de cette nature. 

  • (Re)voir : "la démocratie américaine est toujours en danger"
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TV5Monde : On approche des élections de mi-mandat (8 novembre prochain), cruciales pour Joe Biden. Quelles incidences peuvent avoir les conclusions de la commission sur cette échéance électorale ?

Nicole Bacharan : Apparemment aucune, si ce n’est au niveau local. Un des candidats républicains au poste de gouverneur du Michigan (Ryan Kelley) vient d’être arrêté pour sa participation à l’émeute du Capitole. 
On voit également certains républicains qui semblent contredire Donald Trump et ne veulent plus parler d’une élection présidentielle prétendument volée.
Néanmoins, concernant les élections au Congrès, il semble que les démocrates soient partis pour les perdre et que rien ne pourra empêcher cette défaite et ce, même s’il y a un soutien important des citoyens à l’action de Biden vis à vis de l’Ukraine. Cela ne lui profite pas vraiment. L’inflation et la crise liée à l'épidémie de Covid-19 sont au coeur des préoccupations et elles jouent en sa défaveur. 

TV5Monde : Si les suites judiciaires semblent presque impossibles, peut-on néanmoins s’attendre à des réformes institutionnelles ?

Nicole Bacharan : Il y a des tentatives qui sont, aujourd'hui, à l’état de discussions, notamment concernant le renforcement des mécanismes de certification des élections.
Il s’agit aussi d’examiner la manière dont un président pourrait recourir, ou non, à des lois d’exception, aux lois d’urgence, qui peuvent être activées en cas de tentatives d’insurrection. Dans l’entourage de Donald Trump, certains lui suggéraient d’en faire usage. Mais au vu de la composition actuelle et prochaine du Congrès, je doute que quoique ce soit puisse passer.