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Assiste-t-on à une radicalisation des mouvements écologistes ?

Des militans d'Extinction Rebellion le mercredi 24 avril 2019 devant le Parlement britannique à Londres.
Des militans d'Extinction Rebellion le mercredi 24 avril 2019 devant le Parlement britannique à Londres.
© AP Photo/Matt Dunham

Pendant près de 15 jours, la capitale britannique a vécu au rythme des blocages et des manifestations spectaculaires du jeune mouvement écologiste Extinction Rebellion. Ces opérations de désobéissance civile annoncent-elles une radicalisation des mouvements de défense de l'environnement ? Eric Denécé, chercheur et directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R). 

TV5MONDE : Comment expliquer que des mouvements de défense de l'environnement semblent aujourd'hui se radicaliser ? 

Eric Denécé : C’est d’abord le signe d’une société en recherche de sens. On a là, avec cette nouvelle cause radicale écologiste, une démarche que l’on appelle une micro-cause. De quoi s’agit-il ? On considère que dans l’histoire de l’Humanité, l’ère des grandes religions a disparu quasiment avec la Révolution française. Après cela, les grandes idéologies ont disparu avec la fin de la Guerre froide. Nous sommes aujourd’hui, et c’est normal, dans des sociétés où les individus sont en recherche de sens, de valeurs, et il n’y a plus de grandes causes qui donnent une explication globale du monde. Tout le monde se polarise donc sur des causes qui ne donnent qu’une petite explication et qui ne concernent qu’une petite partie de nos vies quotidiennes.

Eric Denécé est chercheur, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)
Eric Denécé est chercheur, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)
© CF2R

La seule cause radicalisante aujourd’hui qui donne une explication globale du monde c’est l’Islam. Sinon, tous les autres mouvements, qu’ils soient anti-publicités, anti-marques, décroissants, écologistes, Femen, antispécistes, etc… sont des gens qui prennent fait et cause pour une idéologie finalement très étroite qui n’a pas l’ambition, ni la possibilité, de leur donner une valeur globale, de leur donner une explication globale. On voit donc se multiplier ces micro-causes et l’écologie est la plus virulente.
Je pense que toutes ces causes ont un fondement légitime et répondent à des préoccupations sociales et sociétales dans notre monde occidental, mais l’ampleur qu’elles prennent, par rapport au spectre de notre vie quotidienne, est totalement démesurée.


Ce nouveau mode d'actions ne marque-t-il pas aussi l'échec des actions plus traditionnelles ?

Si on prend la cause écologique aujourd’hui, personne ne peut avoir de résultat. Le résultat ne peut être que collectif. Tant que les grandes puissances industrielles comme l’Inde, la Chine et les Etats-Unis ne feront pas d’efforts, l’impact sur le réchauffement climatique mondial sera extrêmement marginal.

L’espèce de radicalisation dans laquelle arrivent tous ces groupes en Europe est totalement irréaliste par rapport aux objectifs qu’ils fixent. Cela montre bien qu’ils ont besoin de se trouver une cause mais qu’en même temps ils sont aussi déconnectés de la réalité. Aujourd’hui, se radicaliser contre le climat est totalement irréaliste si ce n’est surréaliste. Prenons l’exemple français : la France représente 1% de la population mondiale, elle représente 5% de la production industrielle : même si tous les Français faisaient des efforts démesurés pour arrêter de polluer, cela aurait un impact tout à fait mineur sur l’évolution du monde.

Des policiers évacuent des manifestants écologistes dans le quartier d'affaires londonien de la City ce jeudi 25 avril 2019.
Des policiers évacuent des manifestants écologistes dans le quartier d'affaires londonien de la City ce jeudi 25 avril 2019.
© AP Photo/Matt Dunham


Il y a trois ans, dans un livre intitulé "Ecoterrorisme, de la contestation à la violence", vous manifestiez un certain nombre d'inquiétudes. Avec le recul, étaient-elles justifiées ? 

Le phénomène s’est développé moins vite que nous ne le craignions à l’époque. Notamment en France, il faut le reconnaître. Aux Etats unis et au Royaume-Uni, les deux foyers de l’écoterrorisme mondial, le développement s’est ralenti en raison des efforts faits par la police et la justice qui ont été très efficaces. Leur influence a reculé, et par conséquent leur capacité à exporter leur idées et leurs activistes. En France, on a vu des convergences des causes autour de grands mouvements comme Bure ou Notre-Dame-des-Landes, qui ont parfois pris des aspects très violents mais qui n’ont pas débouché sur des actions terroristes.

Extinction rebellion est dans la tradition des grands mouvements activistes britanniques qui, après avoir subi de plein fouet depuis 4 ou 5 ans la réaction de la police, reviennent à des manifestations moins violentes et moins clandestines mais cherchent, comme avant eux un mouvement tel occupy Wall Street à mobiliser l’opinion par des démonstrations de force très importantes, tout cela en mobilisant les médias dans lesquels ils disposent d'ailleurs de beaucoup d'alliés.

► Pour aller plus loin : Terroristes, écologistes : qui se cache derrière le groupe ITS, les "Individus Tendant au Sauvage" ?